À Bruxelles, une question adressée au président de la Refondation Michaël Randrianirina a replacé le vote des Malagasy vivant à l’étranger au centre du débat. Sa réponse a insisté sur la sécurité, le contrôle et l’identification biométrique des électeurs. Des préoccupations légitimes, mais déjà étudiées depuis plusieurs années par l’État et la CENI. Alors que Madagascar réforme son système électoral et déploie « Izaho Tokana », qu’est-ce qui manque encore pour passer de la réflexion à l’application ?
Bruxelles : une question qui revient
La question aurait pu appeler une réponse de principe ou un calendrier. Lors de sa rencontre avec la communauté malgache à Bruxelles, en septembre 2026, le président de la Refondation Michaël Randrianirina a été interrogé sur le droit de vote des Malagasy vivant à l’étranger. Dans la séquence vidéo transmise à Soa i Madagasikara, sa réponse se concentre surtout sur les garanties nécessaires : savoir qui vote, contrôler la régularité, sécuriser les inscriptions et avancer dans l’enrôlement biométrique.
Il serait inexact d’en conclure que le chef de l’État refuse le vote de la diaspora. Ce n’est pas ce qu’il dit. Il serait tout aussi réducteur de balayer les difficultés évoquées : organiser un vote dans plusieurs pays, à des milliers de kilomètres des centres administratifs malgaches, suppose un fichier fiable, des règles de contrôle et une chaîne électorale vérifiable.
Mais sa réponse ouvre une interrogation plus large. Si l’identification biométrique est une condition préalable, quel dispositif permettra d’enrôler les citoyens malagasy de Paris, Bruxelles, Montréal, La Réunion, Londres ou Berlin ? Et si les obstacles sont connus depuis plusieurs années, lesquels empêchent encore de fixer une méthode, un budget et des échéances ?
La rencontre de Bruxelles, confirmée par les comptes rendus publics, n’est donc que le point de départ. Le véritable sujet est celui d’un droit reconnu dans son principe, étudié par plusieurs institutions, mais toujours privé de mécanisme effectif.
Un débat engagé bien avant 2026
La revendication ne date pas de la Refondation. Le recueil de recommandations électorales publié en 2021, réalisé en partenariat avec la CENI, rappelle qu’elle traverse déjà plusieurs cycles électoraux. Il évoque les demandes adressées aux présidents successifs et les difficultés pratiques, politiques et surtout financières qui avaient repoussé le dossier.
Ce document posait déjà presque toutes les questions encore entendues aujourd’hui. Qui doit être considéré comme membre de la diaspora électorale ? Quelles conditions d’inscription et d’éligibilité retenir ? Faut-il créer des circonscriptions spécifiques ? Peut-on installer des bureaux de vote dans les ambassades ? Qui établit les listes, fixe les bureaux et organise le comptage ?
Ses recommandations étaient précises : déterminer les critères de l’électorat extérieur, étudier des bureaux de vote auprès des ambassades, établir un cadre légal confié à la CENI et harmoniser les règles applicables à Madagascar et à l’étranger. Autrement dit, l’État ne découvre pas aujourd’hui la complexité du sujet.
Le ministère des Affaires étrangères a poursuivi ce travail. Il indique avoir lancé, avec l’International Centre for Migration Policy Development, une étude de faisabilité à partir d’avril 2022. La Présidence, la Primature, l’Intérieur, la Justice, la CENI et l’Union européenne ont participé à l’atelier de finalisation. L’étude devait comparer les coûts et les avantages des options envisagées et préparer l’opérationnalisation du droit de vote.
Cette étape compte : elle montre que le dossier a dépassé le stade d’une simple revendication associative. Mais elle laisse une question sans réponse publique. Quelles recommandations ont finalement été retenues ? Le rapport complet, son arbitrage et une éventuelle feuille de route n’ont pas été identifiés dans les publications accessibles consultées pour cet article.
Ce que la politique nationale avait déjà décidé d’explorer
Madagascar dispose par ailleurs d’une Lettre de Politique nationale pour l’engagement de la diaspora. Élaborée en 2019 avec l’appui de l’initiative MIEUX, elle a été adoptée le 17 février 2021 et porte une vision jusqu’en 2030.
Le texte présente les Malagasy Ampielezana comme un capital humain, social, culturel, technique, économique et financier. Il insiste sur les transferts de compétences, les investissements, les réseaux et les projets de développement. Mais il comporte aussi un axe 4 consacré à leur participation citoyenne et politique.
Cet axe ne se contente pas d’affirmer un principe. Il prévoit de rendre effectif le droit de vote lors des élections nationales, de mettre à jour les textes relatifs à l’élection présidentielle, de créer des circonscriptions électorales à l’étranger et de prévoir des moyens logistiques dans les représentations diplomatiques et consulaires. Les acteurs identifiés sont notamment le ministère des Affaires étrangères, le ministère de l’Intérieur et la CENI.
Une distinction est néanmoins indispensable. La politique publique définit largement la diaspora comme les personnes de nationalité malagasy ainsi que les descendants de Malagasy vivant à l’étranger. Le corps électoral, lui, ne peut pas être défini aussi largement : la Constitution réserve la qualité d’électeur aux nationaux jouissant de leurs droits civils et politiques, selon les conditions déterminées par la loi. Un futur texte devra donc distinguer clairement l’appartenance à la diaspora, qui peut être culturelle ou familiale, de la qualité juridique d’électeur.
Ce que la CENI a réellement inscrit dans son programme
Le Plan de travail pluriannuel 2022-2027 de la CENI est souvent résumé trop rapidement par la formule : « la CENI avait prévu le vote de la diaspora ». Le document dit quelque chose de plus nuancé.
Il constate que plusieurs catégories de citoyens, dont la diaspora, n’accèdent pas effectivement à leurs droits électoraux, en raison notamment de dispositions inadaptées et de l’absence de bureaux de vote. Son « Action 23 » fixe comme résultat attendu l’exercice du droit de vote par la diaspora, les personnes en situation de handicap et les détenus non privés de leurs droits civils et politiques.
Pour la diaspora, la CENI programme une étude assortie de constats et recommandations, des réunions avec les institutions concernées pour formaliser la réforme des textes, la conception d’outils logistiques et documentaires, puis une assistance technique à la mise en œuvre. Ces activités apparaissent sur toute la période du plan.
Le PTP constitue donc une programmation institutionnelle, pas la preuve que le dispositif a été réalisé. Il rappelle aussi une limite fondamentale : la CENI n’a pas l’initiative des lois. Elle peut proposer, étudier, préparer et organiser ; le gouvernement et le législateur doivent créer le cadre juridique.
La question adressée à la Refondation devient alors plus précise : quelles activités ont été accomplies depuis 2022, lesquelles restent en attente et quelle institution doit désormais prendre la décision suivante ?
« Izaho Tokana » : obstacle ou début de solution ?
La biométrie n’est pas un prétexte insignifiant. Elle peut aider à attribuer une identité unique, détecter les doublons, fiabiliser les fichiers et vérifier qu’un même citoyen ne s’inscrit pas dans plusieurs lieux. Dans un contexte où la confiance électorale est fragile, ces garanties sont essentielles.
Le programme « Izaho Tokana » a été officiellement lancé le 27 janvier 2026. Après une phase pilote à Atsimondrano, son déploiement a été étendu. Le PREA annonçait plus de six millions de citoyens enrôlés à la fin juillet et la préparation d’une deuxième phase soutenue par le projet DECIM de la Banque mondiale.
Il faut toutefois éviter un raccourci. « Izaho Tokana » est présenté comme un chantier d’état civil, d’identité légale et de création d’un numéro unique d’identification. Une base d’identité civile n’est pas automatiquement une liste électorale. Il faut encore déterminer par la loi quelles données peuvent être utilisées, par qui, selon quels contrôles et avec quelles voies de recours.
Surtout, les communications officielles consultées décrivent un déploiement dans les districts de Madagascar. Nous n’avons pas identifié à ce jour de calendrier public d’enrôlement biométrique de la diaspora, de centres annoncés dans les ambassades et consulats, d’équipes mobiles à l’étranger ou de pays pilotes.
La biométrie peut donc devenir une partie de la solution. Mais si elle conditionne le vote extérieur, son extension internationale doit elle-même devenir un projet public : cartographie des citoyens concernés, capacités consulaires, protection des données, équipements, formation des agents, calendrier et financement.
Une diaspora appelée à contribuer, mais encore éloignée des urnes
La cohérence de la politique publique est ici interrogée. L’État encourage les Malagasy établis à l’étranger à investir, transférer leurs compétences, soutenir des projets locaux et participer au développement. Le projet TADY, soutenu par l’Agence française de développement, mobilise sept millions d’euros sur quatre ans pour renforcer le ministère, le réseau consulaire, les projets associatifs, le volontariat et les transferts d’expertise.
Les données reprises par l’AFD évaluent à 184 762 le nombre de migrants originaires de Madagascar en 2020 et à 440 millions de dollars les transferts formels en 2022, soit près de 4 % du PIB. Ces estimations sont bien inférieures au chiffre de 1,5 million de Malagasy à l’étranger affiché par CODIAM, ce qui rappelle combien la mesure de la diaspora dépend de la définition retenue : citoyens, personnes nées à Madagascar, descendants ou population d’origine malagasy.
Peut-on durablement solliciter cette contribution économique, sociale et intellectuelle sans organiser la participation démocratique ? La question est légitime. Elle ne suffit pourtant pas, à elle seule, à définir les modalités du vote.
Le droit électoral ne rémunère pas une contribution financière. Il repose sur la citoyenneté, l’égalité politique et la souveraineté. C’est précisément pour cette raison que les règles doivent être générales, transparentes et indépendantes du niveau de fortune, du montant des transferts ou de l’engagement associatif de chaque expatrié.
CODIAM : une revendication désormais structurée
Le CODIAM — Conseil de la Diaspora Malgache s’est constitué autour de cette revendication. Présidée par son fondateur Joséphin Andriantafika, l’organisation demande la participation de la diaspora aux élections présidentielle et législatives ainsi qu’aux référendums. Elle défend aussi l’idée d’une représentation politique propre.
Ces positions sont celles d’une organisation engagée ; elles ne valent ni décision institutionnelle ni expertise électorale indépendante. Mais elles contribuent à structurer une revendication longtemps dispersée et à la replacer dans la séquence constitutionnelle de la Refondation.
Soa i Madagasikara Radio a consacré à cette démarche une série spéciale de quatre épisodes de l’émission SAFA — “Teny ifarimbonana”. Le troisième épisode, consacré au droit de vote, expose les arguments de Joséphin Andriantafika, les pistes passant par les ambassades et consulats et les objections liées à la légitimité du vote extérieur.
Le vote extérieur ne se résume pas à un « pour » ou un « contre »
Une objection revient souvent : une personne installée depuis très longtemps à l’étranger doit-elle peser sur des décisions dont les conséquences quotidiennes seront supportées surtout par les habitants de Madagascar ? La distance peut réduire la connaissance des réalités locales ; elle peut aussi favoriser une perception politique façonnée par les réseaux sociaux ou par une expérience ancienne du pays.
À l’inverse, vivre à l’étranger ne rompt pas nécessairement les liens familiaux, économiques, culturels ou civiques. De nombreux expatriés restent directement concernés par les politiques consulaires, la nationalité, les successions, l’investissement, la propriété, le retour ou la situation de leurs proches. La Constitution rattache d’abord la qualité d’électeur à la nationalité et aux droits civils et politiques, tout en laissant à la loi le soin d’en déterminer les conditions.
Les expériences étrangères montrent qu’il n’existe pas un modèle unique. Certains États limitent le vote extérieur aux scrutins nationaux ; d’autres créent des circonscriptions de l’étranger. Le vote peut être organisé en personne dans les représentations diplomatiques, par correspondance, par procuration ou, plus rarement, par voie électronique. Chaque solution déplace les risques : accessibilité, secret du vote, cybersécurité, transport des bulletins, contrôle des opérations ou coût.
Pour Madagascar, la géographie complique encore le choix. Un bureau unique dans une ambassade peut rester inaccessible à un citoyen vivant à plusieurs centaines ou milliers de kilomètres. Multiplier les centres améliore l’accès mais augmente les besoins humains, financiers et sécuritaires. Le vote électronique réduit les distances, mais exige une infrastructure auditable et une confiance particulièrement élevée.
La question de la représentation doit également être séparée de celle du vote. Autoriser les citoyens de l’étranger à participer à une présidentielle ou à un référendum ne conduit pas automatiquement à créer des députés de la diaspora. Cette seconde décision suppose un débat sur le nombre de sièges, le découpage des circonscriptions et l’égalité de représentation avec les électeurs du territoire.
Refondation : une fenêtre pour décider, pas une solution automatique
Le Programme de Refondation prévoit une concertation nationale incluant la diaspora, puis une refonte de la gouvernance électorale, du cadre juridique, de l’organe de gestion des élections et des listes. Il annonce aussi l’élaboration d’une nouvelle Constitution et d’un nouveau Code électoral.
Si les règles démocratiques doivent être revues, la période paraît logiquement adaptée pour trancher la participation des citoyens vivant à l’étranger. Reporter le sujet après la rédaction des nouveaux textes risquerait de reproduire le même cycle : reconnaissance du principe, étude des difficultés, puis renvoi à une réforme future.
Mais l’inscrire dans la Refondation ne signifie pas adopter dans l’urgence un mécanisme insuffisamment contrôlé. La concertation doit répondre à des questions concrètes : quels scrutins, quels électeurs, quel mode d’inscription, quels lieux de vote, quel contrôle contradictoire, quel contentieux et quel financement ? La diaspora elle-même doit être consultée au-delà des organisations les plus visibles ou des seules communautés établies en France et en Belgique.
De l’étude à l’application : qu’est-ce qui manque encore ?
Les éléments techniques ne manquent pas. Ils sont recensés depuis des années. Ce qui manque publiquement est une chaîne de décisions reliant ces éléments : un périmètre politique, un texte juridique, un responsable opérationnel, un budget, un calendrier et une expérimentation contrôlée.
Une démarche progressive pourrait commencer par définir les citoyens électeurs et les scrutins concernés, puis ouvrir un registre consulaire électoral articulé à l’identité biométrique. Des pays ou circonscriptions pilotes pourraient tester l’enrôlement, l’accès aux bureaux, la transmission des résultats et les contrôles des candidats et observateurs. Une évaluation publique permettrait ensuite d’étendre ou de corriger le système.
Cette hypothèse n’est pas une prescription technique définitive. Elle montre simplement que l’alternative ne se situe pas entre un déploiement mondial immédiat et une nouvelle période d’attente indéterminée.
La volonté politique est-elle le seul élément manquant ? Les documents disponibles ne permettent pas de l’affirmer. Le droit électoral doit être modifié, les moyens consulaires peuvent être inégaux, la biométrie extérieure reste à organiser et les coûts doivent être assumés. Mais après les politiques publiques, les ateliers, l’étude de faisabilité et le programme pluriannuel de la CENI, l’absence de feuille de route publique devient elle-même une question politique.
La séquence de Bruxelles ne clôt donc pas le débat. Elle le précise. La sécurité du vote est une exigence, non un argument secondaire. Reste désormais à expliquer comment Madagascar compte construire cette sécurité pour ses citoyens établis à l’étranger — et dans quel délai. Car après plusieurs années consacrées à identifier les obstacles, la prochaine étape attendue n’est plus seulement une nouvelle étude : c’est une décision sur la manière de les lever.
Pour aller plus loin
- CODIAM — Conseil de la Diaspora Malgache : site officiel
- Série SAFA — “Teny ifarimbonana” : les quatre épisodes consacrés à CODIAM
- Épisode 1 — « Ny diaspora malagasy sy ny nahaterahan’ny CODIAM »
- Épisode 2 — « Ny anjara birikin’ny diaspora amin’ny fampandrosoana an’i Madagasikara »
- 🎧 Épisode 3 — À écouter en priorité : « Zon’ny Malagasy monina any ivelany hifidy : ahoana ny toerana politika ? »
- Épisode 4 — « Mihoatra ny zo hifidy : inona ny vina ho an’i Madagasikara ? »
Sources utilisées
- Commission électorale nationale indépendante, Plan de travail pluriannuel de la CENI 2022-2027, mai 2022.
- CENI et European Centre for Electoral Support, Recueil de recommandations — PADEM 2021, octobre 2021.
- Ministère des Affaires étrangères de Madagascar, Lettre de Politique nationale pour l’engagement de la diaspora, document élaboré en décembre 2019 et adopté en février 2021.
- Ministère des Affaires étrangères de Madagascar, « Droit de vote de la diaspora malagasy », atelier de finalisation de l’étude de faisabilité engagée avec l’ICMPD.
- Ministère des Affaires étrangères de Madagascar, présentation de la Direction de la diaspora.
- Initiative MIEUX/ICMPD, Politique nationale d’engagement de la diaspora — Madagascar 2017-2019.
- Agence française de développement, Tantsoroka ho An’ny Diaspora — TADY.
- PREA, « Lancement officiel de l’enrôlement biométrique “Izaho Tokana” », 27 janvier 2026.
- PREA, « Izaho Tokana : plus de six millions de citoyens enrôlés », 30 juillet 2026.
- Programme de la Refondation de la République de Madagascar, version anglaise publiée par Amani Africa, 2026.
- Moov Madagascar, « Bruxelles : le président de la Refondation à l’écoute de la diaspora malgache », 11 septembre 2026.
- 2424.mg, « La présidence de la Refondation rapporte la volonté de l’Union européenne à soutenir Madagascar lors des élections à venir », 11 septembre 2026.
- CODIAM, site officiel et présentation de ses revendications, consulté le 12 septembre 2026.
- Soa i Madagasikara Radio, série SAFA consacrée à CODIAM, septembre 2026.
- Vidéo fournie à la rédaction, WhatsApp Video 2026-09-11 at 21.28.45.mp4, rencontre de Bruxelles, septembre 2026.