La Télévision Numérique Terrestre (TNT) revient au premier plan de l’actualité malgache à la suite d’une annonce du ministre de la Communication et de la Culture, Gascar Fenosoa Mandrindrarivony.
Un nouvel appel d’offres serait envisagé, ouvert aux opérateurs nationaux et internationaux, avec une promesse centrale : permettre aux médias privés de couvrir l’ensemble du territoire national.
Sur le papier, l’intention est ambitieuse et séduisante.
Sur le plan technique et opérationnel, elle soulève toutefois de sérieuses interrogations, d’autant plus qu’elle intervient dans un contexte de gestion intérimaire, présenté comme une étape vers une future « refondation ».
Une annonce politiquement forte… mais techniquement fragile
Affirmer que la migration vers la TNT permettra de « couvrir plus largement le territoire national » repose sur une confusion récurrente entre efficacité spectrale et extension réelle de la couverture.
La TNT permet :
- de diffuser plusieurs chaînes sur une même fréquence (multiplex),
- d’optimiser l’usage du spectre hertzien,
- d’améliorer la qualité d’image et de son.
Elle ne crée pas, en revanche :
- de nouveaux sites d’émission,
- de nouvelles infrastructures énergétiques,
- ni de solution automatique face au relief, à l’isolement géographique ou aux coupures électriques.
Sans investissement massif et planifié dans le réseau de diffusion, une zone blanche aujourd’hui le restera demain — qu’on y diffuse de l’analogique ou du numérique.
RNM : le révélateur silencieux des zones blanches
Un indicateur empirique suffit à mesurer l’écart entre discours et réalité : la RNM.
Quiconque parcourt régulièrement les routes nationales le constate : dès que l’on s’éloigne des grands centres urbains, les coupures de signal deviennent fréquentes, parfois sur de longues distances.
Or la RNM demeure :
- l’opérateur disposant du maillage territorial le plus étendu,
- soutenu historiquement par l’État,
- animé par une mission de service public.
Si ce réseau, pourtant prioritaire, laisse subsister de nombreuses zones blanches, comment envisager qu’une TNT portée majoritairement par des opérateurs privés, sans mécanisme de soutien clairement annoncé, puisse garantir un accès universel aux médias nationaux ?
Appel d’offres immédiat : une inversion préoccupante des étapes
L’expérience internationale est pourtant claire.
Dans les pays où la TNT a été déployée de manière cohérente, la démarche a toujours suivi une séquence précise :
- Audit de l’existant (sites, énergie, couverture réelle)
- Études de faisabilité technique et économique
- Concertation avec éditeurs, diffuseurs et régulateurs
- Définition d’un modèle de gouvernance et de financement
- Puis seulement, lancement d’un appel d’offres structuré
Dans le cas présent, l’annonce semble brûler les étapes en évoquant directement un appel d’offres.
C’est précisément ce point qui interroge.
Un ministre intérimaire peut légitimement :
- initier des audits,
- commander des études d’impact,
- préparer des scénarios techniques.
Mais engager un appel d’offres TNT, c’est :
- attribuer des fréquences (bien public rare),
- créer des concessions longues (10 à 15 ans),
- transformer durablement l’équilibre du paysage audiovisuel.
Autant de décisions structurelles qui dépassent, en principe, le cadre d’une gestion transitoire.
Radio et télévision numériques : atouts réels, contraintes majeures
Des avantages incontestables
- amélioration de la qualité de diffusion,
- mutualisation de l’usage du spectre,
- potentiel d’élargissement de l’offre audiovisuelle,
- modernisation globale du secteur.
Des contraintes trop souvent minimisées
- coûts énergétiques élevés et récurrents,
- maintenance complexe des sites isolés,
- sécurisation des infrastructures,
- logistique de distribution des équipements,
- risque d’accentuation des fractures territoriales et sociales.
La TNT n’est pas un simple projet technologique.
C’est un projet industriel, social et budgétaire, engageant l’État sur le long terme.
Le facteur social souvent éludé : le temps d’équipement réel des ménages
Un autre aspect, rarement abordé dans les annonces officielles, concerne le temps nécessaire aux ménages pour s’équiper et bénéficier effectivement des programmes diffusés en TNT.
La transition vers la télévision numérique terrestre suppose, pour une large part de la population :
- l’achat d’un téléviseur compatible ou d’un décodeur TNT,
- parfois l’adaptation ou le remplacement de l’antenne,
- un coût initial significatif au regard du niveau de vie moyen des ménages malgaches.
Dans un pays où de nombreux foyers disposent de revenus contraints, l’équipement ne peut être ni immédiat ni uniforme.
L’expérience internationale montre que, sans mesures d’accompagnement ciblées (subventions, exonérations, équipements collectifs), le taux d’adoption s’étale souvent sur plusieurs années, voire sur une décennie.
Même avec une infrastructure de diffusion opérationnelle, l’accès réel aux contenus numériques terrestres resterait donc progressif et socialement différencié, bénéficiant d’abord aux foyers urbains et solvables.
Le poids des annonces passées : une question de mémoire institutionnelle
Le débat actuel ne peut faire l’économie d’un retour sur les annonces antérieures relatives à la TNT à Madagascar.
Depuis plus d’une décennie, plusieurs communications officielles ont déjà évoqué la transition numérique de l’audiovisuel, la modernisation du secteur et l’ouverture accrue aux médias privés.
À chaque cycle, les mêmes promesses ont été formulées : meilleure couverture, égalité d’accès, opportunités économiques, alignement sur les standards internationaux.
Pourtant, force est de constater qu’aucune transition complète et structurée n’a, à ce jour, pleinement abouti.
Cette répétition soulève une question essentielle :
l’État dispose-t-il aujourd’hui d’une mémoire technique consolidée de ces projets antérieurs ?
Des audits ont-ils été menés ? Des retours d’expérience formalisés ? Des leçons clairement tirées des difficultés rencontrées ?
Sans cette continuité analytique, le risque est réel de reproduire les mêmes schémas :
- annonces ambitieuses,
- attentes élevées chez les médias,
- puis décalage durable entre discours et capacités réelles de mise en œuvre.
Une transition audiovisuelle crédible ne peut se construire sur une succession de déclarations.
Elle suppose une trajectoire lisible, nourrie par l’évaluation honnête du passé.
Les leçons venues d’ailleurs
La France a mis près de quinze ans entre la normalisation, le déploiement progressif et l’extinction de l’analogique, avec un fort portage public et une gouvernance centralisée par le régulateur (aujourd’hui ARCOM).
Dans plusieurs pays africains, des annonces similaires ont été suivies :
- d’appels d’offres précipités,
- de retards importants,
- ou de couvertures très partielles.
Le point commun de ces expériences : l’absence ou l’insuffisance d’un portage public clair de l’infrastructure de diffusion.
Conclusion : la technique rattrape toujours la politique
La TNT peut représenter une opportunité réelle pour Madagascar.
Mais uniquement si elle est pensée comme :
- un service mutualisé de diffusion,
- fortement encadré ou porté par l’État,
- assorti d’obligations de couverture claires,
- et accompagné de mesures sociales concrètes.
À défaut, promettre une couverture nationale relève davantage de la déclaration d’intention que de l’ingénierie opérationnelle.
Dans un contexte intérimaire, la responsabilité première n’est pas de lancer des appels d’offres, mais de poser des bases techniques solides, afin que les décisions futures puissent être prises en connaissance de cause.
En matière de diffusion audiovisuelle, l’histoire le montre invariablement :
le terrain finit toujours par rappeler la réalité aux discours.