Illustration réaliste de Sakoa et du charbon malgache montrant les enjeux de sécurité énergétique, de transition et de souveraineté à Madagascar

Sakoa et le charbon malgache : ressource du passé ou levier stratégique ?

Dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?
Article 3 sur 7

Lorsqu’on parle d’énergie à Madagascar, le débat public se tourne spontanément vers le pétrole, Bemolanga ou Tsimiroro. Pourtant, une autre ressource mérite une attention sérieuse : le charbon de Sakoa. Moins prestigieux dans l’imaginaire collectif, plus exposé aux critiques écologiques, il n’en demeure pas moins un actif stratégique potentiel dans un monde où, face aux crises, même les grandes puissances réhabilitent parfois des solutions qu’elles prétendaient dépasser. La vraie question n’est donc pas de savoir si le charbon “plaît” au discours dominant, mais ce qu’il peut représenter pour la sécurité énergétique et le développement de Madagascar. (Omnis)

Dans le cadre de notre dossier spécial consacré aux enjeux énergétiques de Madagascar, Soa i Madagasikara élargit la réflexion aux autres ressources susceptibles de jouer un rôle dans la sécurité énergétique nationale.
Dans ce troisième volet, nous nous intéressons à Sakoa et au charbon malgache, une ressource moins médiatisée mais potentiellement stratégique.
Car la question énergétique de Madagascar ne se limite pas au pétrole : elle renvoie aussi à la capacité du pays à penser un mix énergétique cohérent, réaliste et souverain.

Sakoa : une ressource bien réelle, souvent reléguée au second plan

Le bassin charbonnier de Sakoa, situé dans le district de Betioky Atsimo, fait l’objet d’une estimation de 870 millions de tonnes de charbon en place, selon l’OMNIS. Ce volume suffit à montrer qu’il ne s’agit pas d’un détail marginal dans le paysage minier malgache, mais bien d’un dossier stratégique de long terme. (Omnis)

Et pourtant, Sakoa reste souvent à la périphérie du débat national. Cela tient à plusieurs raisons. D’abord, le charbon souffre d’une image de “ressource du passé”, associée aux grandes révolutions industrielles et aux modèles énergétiques les plus polluants. Ensuite, le sujet est écrasé, dans l’opinion, par la dimension plus spectaculaire du pétrole. Enfin, dans un contexte international dominé par les injonctions à la transition écologique, évoquer le charbon expose immédiatement à une critique morale, parfois avant même toute analyse concrète des besoins du pays.

Mais un pays ne construit pas sa politique énergétique sur des réflexes symboliques. Il la construit sur ses besoins, ses contraintes, ses capacités de financement, ses infrastructures et sa souveraineté. Sous cet angle, Sakoa mérite un examen sérieux, non un rejet automatique. Cette approche est d’autant plus justifiée que le projet reste bien identifié comme une opportunité minière nationale par l’OMNIS en 2026. (Omnis)

Le charbon : ressource dépassée en théorie, ressource réactivée dans la réalité

C’est ici qu’il faut se méfier des postures. Dans les discours internationaux, le charbon est souvent présenté comme une énergie d’un autre âge, appelée à disparaître rapidement. Dans les faits, lorsque la sécurité énergétique est menacée, les États adoptent souvent un langage beaucoup plus pragmatique.

L’exemple allemand est particulièrement éclairant. En 2022, en pleine crise du gaz provoquée par la réduction des approvisionnements russes, le gouvernement fédéral allemand a officiellement décidé de remettre sur le marché des centrales au lignite afin de renforcer sa préparation pour l’hiver. Le ministère fédéral de l’Économie l’a présenté comme une mesure de sécurité d’approvisionnement. (bundeswirtschaftsministerium.de)

L’Agence internationale de l’énergie a elle aussi documenté, dans le contexte de la crise gazière européenne de 2022-2023, le recours de plusieurs États européens à des mesures exceptionnelles de substitution, y compris le retour temporaire du charbon, afin d’éviter des pénuries de gaz et d’électricité. (IEA)

Il faut être précis : cela ne signifie pas que l’Allemagne aurait abandonné sa transition énergétique. Au contraire, l’IEA soulignait encore en 2025 que le pays avait fortement développé l’éolien et le solaire et réduit la part du charbon dans sa production électrique sur le moyen terme. Mais cela confirme une chose essentielle : même les pays les plus industrialisés et les plus engagés dans la transition n’hésitent pas à réactiver du charbon lorsqu’un impératif de sécurité nationale l’exige. (IEA)

Pour Madagascar, la leçon est simple : on ne peut pas exiger d’un pays fragile énergétiquement une pureté doctrinale que les grandes puissances elles-mêmes n’appliquent pas quand leurs intérêts vitaux sont en jeu.

Pour Madagascar, la vraie question est celle du réalisme énergétique

Madagascar reste structurellement vulnérable sur le plan énergétique. L’accès à l’électricité demeure faible, les coûts sont élevés, les coupures sont fréquentes, et la dépendance aux importations pèse lourdement sur l’économie nationale. Dans ce contexte, écarter par principe une ressource disponible sur le territoire serait au minimum un luxe stratégique. Cette vulnérabilité est documentée aussi bien par la Banque mondiale que par le FMI dans leurs analyses récentes du pays. (IEA)

Le débat sur Sakoa devrait donc être posé de manière concrète. Le charbon pourrait-il servir à la production électrique ? À un usage industriel spécifique ? À un schéma de sécurité d’approvisionnement transitoire ? À un projet intégré avec infrastructures logistiques et activité économique locale ? Voilà les vraies questions.

Car l’énergie, pour Madagascar, n’est pas un sujet de communication. C’est une condition du développement. Sans énergie stable et abordable, il n’y a ni industrialisation crédible, ni transformation locale, ni compétitivité des entreprises, ni amélioration durable des conditions de vie. Dans un tel contexte, l’enjeu n’est pas d’opposer abstraitement “ancien” et “moderne”, mais de savoir quelles ressources peuvent contribuer, de façon maîtrisée, à renforcer la capacité productive du pays.

Oui, le charbon pose un problème écologique. Mais l’hypocrisie internationale existe aussi

Il serait absurde de nier les enjeux environnementaux. Le charbon est l’un des combustibles fossiles les plus émetteurs de CO2, et son exploitation comme son usage soulèvent des questions réelles de pollution, d’émissions et d’impact sur les territoires. Cet aspect doit être regardé en face.

Mais il serait tout aussi absurde d’ignorer l’hypocrisie du système international. Les pays industrialisés ont bâti une grande partie de leur puissance sur le charbon, le pétrole et le gaz. Beaucoup ont continué à recourir à ces énergies lorsqu’ils y étaient contraints, y compris récemment. Le retour temporaire du charbon en Allemagne pendant la crise du gaz en est l’illustration la plus parlante. (bundeswirtschaftsministerium.de)

Dès lors, le débat pour Madagascar ne peut pas être réduit à une morale importée. Il doit être ramené à une hiérarchie des priorités : comment développer le pays, sécuriser l’énergie, réduire la pauvreté et renforcer la souveraineté, tout en intégrant progressivement les contraintes environnementales réelles ?

La bonne position n’est donc ni le déni écologique, ni la soumission à une écologie de façade. La bonne position est celle d’un réalisme responsable : utiliser les ressources nationales avec méthode, transparence, encadrement et vision de transition, au lieu de subir éternellement la dépendance.

Sakoa peut être une ressource de transition, pas une doctrine à lui seul

Il ne faut pas tomber dans l’excès inverse. Dire que Sakoa mérite d’être pris au sérieux ne signifie pas que le charbon devrait devenir le cœur absolu de la stratégie énergétique malgache. Ce serait une erreur. Une politique nationale sérieuse doit penser le charbon comme un levier possible, dans un ensemble plus large incluant les hydrocarbures, les renouvelables, les infrastructures de réseau, la logistique et les besoins réels du pays.

Autrement dit, Sakoa peut avoir un rôle, mais à condition d’être inséré dans un mix énergétique cohérent. Cela suppose des études économiques rigoureuses, une réflexion sur les usages prioritaires, un cadre environnemental crédible, et surtout une doctrine politique claire sur les bénéfices attendus pour la population et pour l’économie nationale.

Si Sakoa devait un jour être valorisé sans intégration stratégique, il risquerait de n’être qu’un projet extractif de plus. S’il est pensé dans une logique de sécurité énergétique, d’infrastructures et de valeur ajoutée nationale, alors il peut devenir un outil de transition réaliste, même s’il ne correspond pas aux récits énergétiques les plus valorisés à l’international.

La vraie ligne de partage : idéologie ou intérêt national

Au fond, Sakoa oblige Madagascar à choisir entre deux approches.

La première consiste à adopter les catégories du débat international telles quelles : le charbon serait disqualifié d’avance, parce qu’il appartient au vieux monde énergétique.
La seconde consiste à partir des réalités malgaches : pauvreté énergétique, déficit d’infrastructures, vulnérabilité aux chocs extérieurs, besoin d’industrialisation, faiblesse de la souveraineté énergétique.

C’est la deuxième approche qui me paraît sérieuse. Non parce qu’elle idéalise le charbon, mais parce qu’elle remet l’intérêt national au centre. Une ressource ne doit être ni sanctifiée ni diabolisée. Elle doit être évaluée à partir d’une question simple : que peut-elle apporter au pays, à quelles conditions, et avec quels garde-fous ?

Ainsi, le charbon de Sakoa rappelle que la question énergétique malgache ne peut être pensée à travers une seule ressource ni selon des oppositions trop simples entre passé et avenir. Ce qui compte, au fond, c’est la capacité du pays à construire un mix énergétique cohérent avec ses besoins réels, ses contraintes et ses ambitions.
L’enjeu n’est pas de suivre les mots d’ordre du moment, mais de définir une trajectoire qui serve d’abord l’intérêt supérieur de la Nation.

À suivre dans notre dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?
Article 4 — À qui appartiennent les ressources de Madagascar ? Le droit, la souveraineté et la Nation

À lire aussi dans notre dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?

  • Article 1 — Madagascar face au nouvel ordre énergétique mondial : menace ou opportunité ?
  • Article 2 — Bemolanga et Tsimiroro : promesses, limites et réalités du pétrole malgache
  • Article 3 — Sakoa et le charbon malgache : ressource du passé ou levier stratégique ?
  • Article 4 — À qui appartiennent les ressources de Madagascar ? Le droit, la souveraineté et la Nation
  • Article 5 — Contrats, investisseurs, partenariats : quelles lignes rouges pour défendre l’intérêt national ?
  • Article 6 — Ressources énergétiques et développement : comment éviter la malédiction des matières premières ?
  • Article 7 — Et si Madagascar devenait un pôle énergétique régional ? À quelles conditions ?

ℹ️ Avis personnel — Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles et n'engagent que l'auteur. Elles visent à nourrir la réflexion et le débat constructif sur Madagascar.

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