Après seize années de suspension, Madagascar a relancé la délivrance des permis miniers.
L’annonce, validée en Conseil des ministres, a été présentée comme un tournant majeur pour l’économie nationale. Plus de 3 000 dossiers en attente devraient être progressivement traités, ouvrant la voie à la relance de projets longtemps bloqués, notamment dans les secteurs minier et énergétique.
Mais au-delà de l’événement administratif et des projections macroéconomiques, une question demeure largement absente du débat public : quels bénéfices concrets cette relance peut-elle réellement apporter aux citoyens malagasy ?
Une reprise attendue, mais avant tout administrative
La levée du moratoire marque d’abord la fin d’un immobilisme institutionnel. Pendant plus d’une décennie, l’incertitude juridique a gelé l’investissement, freiné l’exploration et installé une économie minière informelle, parfois opaque.
La reprise du traitement des permis vise officiellement :
- à restaurer un cadre légal fonctionnel,
- à renforcer la transparence,
- à relancer l’attractivité du pays auprès des investisseurs.
Sur le plan institutionnel, le signal est clair : Madagascar réintègre le circuit mondial des matières premières.
Mais cette réintégration pose immédiatement une autre question : dans quelles conditions, et au bénéfice de qui ?
Sakoa et Tsimiroro : projets énergétiques ou actifs stratégiques ?
Parmi les dossiers les plus médiatisés figurent Sakoa (charbon) et Tsimiroro (hydrocarbures).
Présentés comme des projets à fort potentiel, ils sont souvent associés à l’espoir d’une amélioration de l’approvisionnement énergétique national.
Pourtant, leur histoire récente invite à la prudence. Ces projets sont confrontés à des contraintes structurelles persistantes :
- insuffisance des infrastructures routières,
- coûts logistiques élevés,
- fragilité du système électrique,
- capacités limitées de financement public.
Dans ce contexte, ces gisements apparaissent moins comme des solutions immédiates aux problèmes quotidiens des ménages que comme des actifs stratégiques dans un environnement géopolitique en recomposition.
Ressources naturelles et nouvel ordre mondial
La relance des permis miniers intervient dans un contexte international profondément transformé.
La mondialisation linéaire a cédé la place à une compétition accrue pour les ressources, l’énergie et les matières premières.
Dans ce cadre, des blocs comme les BRICS ne cherchent pas tant à proposer une idéologie alternative qu’à construire des mécanismes de contournement :
- réduction de la dépendance aux devises dominantes,
- échanges fondés sur les ressources,
- accords bilatéraux adossés aux matières premières.
Pour des pays riches en ressources mais institutionnellement fragiles, comme Madagascar, cette dynamique représente à la fois une opportunité et un risque.
Sans stratégie nationale claire, les richesses deviennent des leviers pour les autres, pas pour le pays lui-même.
Les bénéfices attendus pour les citoyens : promesses et réalités
Sur le papier, la relance minière est censée produire plusieurs effets positifs :
- création d’emplois directs et indirects,
- augmentation des recettes fiscales,
- développement des régions concernées,
- amélioration de l’accès à l’énergie.
Dans les faits, l’expérience passée montre que ces bénéfices restent souvent limités, inégaux ou temporaires.
Les emplois sont majoritairement peu qualifiés et concentrés autour des sites.
Les recettes fiscales, lorsqu’elles existent, sont souvent absorbées par les charges de l’État ou le service de la dette.
Les infrastructures construites servent d’abord les projets eux-mêmes, rarement les populations environnantes.
Quant à la baisse du coût de la vie ou à l’amélioration durable des services publics, elles demeurent largement invisibles pour la majorité des citoyens.
Le facteur souvent ignoré : la question monétaire
Un élément clé reste largement absent des discours officiels : la dimension monétaire et financière.
Même lorsque les exportations augmentent :
- les revenus sont majoritairement libellés en devises étrangères,
- la dépendance aux importations demeure,
- la pression sur l’ariary persiste.
Sans maîtrise des circuits financiers, sans capacité de transformation locale des ressources, la richesse produite ne se traduit pas mécaniquement en amélioration du niveau de vie.
C’est ici que les débats sur la souveraineté monétaire, les échanges Sud-Sud ou les mécanismes alternatifs prennent tout leur sens — non comme slogans géopolitiques, mais comme enjeux profondément citoyens.
Ce que les citoyens sont en droit d’exiger
La relance des permis miniers ne sera bénéfique pour les Malgaches que si elle s’inscrit dans une vision plus large.
Cela implique notamment :
- des contrats transparents et accessibles,
- une transformation locale minimale des ressources,
- une redistribution territoriale des revenus,
- un renforcement des capacités de l’État à négocier,
- une articulation claire entre ressources, monnaie et développement.
Sans ces garde-fous, la reprise des permis risque de rester un indicateur macroéconomique positif… sans impact tangible sur le quotidien des citoyens.
Une opportunité, pas une garantie
Madagascar dispose de richesses naturelles indéniables.
Mais l’histoire économique montre que les ressources seules ne font pas le développement.
La question centrale n’est donc pas de savoir si les permis miniers doivent être délivrés, mais dans quel projet de société ils s’inscrivent.
À défaut d’un choix clair, le pays risque de répéter un schéma bien connu :
des ressources exploitées, des chiffres en hausse, et une population qui attend toujours que la richesse promise atteigne enfin sa vie quotidienne.