Illustration réaliste sur les ressources énergétiques à Madagascar et la malédiction des matières premières, entre gouvernance, développement et souveraineté

Ressources énergétiques et développement : comment éviter la malédiction des matières premières ?

Dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?
Article 6 sur 7

L’histoire économique mondiale a produit un paradoxe désormais bien connu : certains pays riches en pétrole, en gaz ou en minerais restent durablement pauvres, fragiles ou instables. Cette réalité a un nom : la malédiction des matières premières, ou resource curse. Le problème n’est donc pas seulement d’avoir des ressources, mais de savoir si elles renforcent l’État, l’économie productive et la cohésion nationale — ou si elles nourrissent au contraire la dépendance, la corruption et les tensions. Pour Madagascar, la vraie question n’est pas de rêver la richesse du sous-sol, mais de construire les conditions politiques, budgétaires et institutionnelles qui empêchent cette richesse de devenir un piège. (Natural Resource Governance Institute)

Dans le cadre de notre dossier spécial consacré aux enjeux énergétiques de Madagascar, Soa i Madagasikara examine les conditions dans lesquelles une richesse naturelle peut devenir soit un levier de développement, soit une source de fragilité durable.
Dans ce sixième volet, nous nous intéressons à la question de la malédiction des matières premières et aux leçons que Madagascar devrait en tirer.
Car l’histoire de nombreux pays le montre : une ressource mal gouvernée peut appauvrir un pays autant qu’une ressource bien gouvernée peut le transformer. (Natural Resource Governance Institute)

La malédiction des ressources : un paradoxe bien réel

Le terme de resource curse désigne les défis économiques, politiques et sociaux spécifiques aux pays riches en pétrole, gaz ou minerais. Le Natural Resource Governance Institute rappelle qu’un grand nombre de pays riches en ressources n’ont pas atteint leur plein potentiel, et qu’ils sont souvent plus exposés à l’autoritarisme, à l’instabilité économique et aux conflits que des pays moins dotés. (Natural Resource Governance Institute)

Il faut être précis : cela ne signifie pas que la richesse naturelle condamne mécaniquement un pays. Le problème n’est pas la ressource en elle-même. Le problème, ce sont les institutions, les incitations politiques, la faiblesse de la gouvernance, la captation de la rente et l’absence de stratégie de transformation. L’IMF souligne justement que l’enjeu est d’aider les pays riches en ressources à calibrer correctement leur fiscalité, à gérer la volatilité des revenus et à transformer cette richesse en développement durable plutôt qu’en “resource curse”. (IMF)

Autrement dit, la richesse du sous-sol n’est ni une bénédiction automatique ni une fatalité négative. Elle agit comme un révélateur : elle amplifie les qualités d’un État bien gouverné, mais elle aggrave aussi les faiblesses d’un État mal préparé.

Le piège commence souvent avant même la production

L’une des idées les plus importantes, et souvent les moins connues, est que le risque peut apparaître avant même que le premier baril soit extrait. Un document de travail du FMI parle d’ailleurs de “fiscal presource curse” : l’anticipation de futures richesses naturelles peut déjà détériorer la discipline budgétaire, accroître l’endettement et pousser les autorités à dépenser comme si les recettes futures étaient garanties. (IMF)

C’est un point capital pour Madagascar. Car dès qu’un pays pense qu’un grand projet va “tout changer”, la tentation apparaît :

  • de surévaluer les revenus futurs,
  • de signer trop vite,
  • de s’endetter en anticipant des recettes à venir,
  • ou de relâcher l’effort sur les réformes structurelles ordinaires.

En clair, le mirage de la richesse peut devenir un problème avant même que la richesse n’existe réellement. C’est pourquoi la lucidité doit précéder l’enthousiasme. Un gisement annoncé n’est pas encore une base budgétaire.

Comment les ressources peuvent affaiblir au lieu de renforcer

La malédiction des matières premières prend plusieurs formes.

La première est budgétaire. Quand l’État dépend trop d’une ressource volatile, il devient vulnérable aux cycles de prix internationaux. Les recettes flambent, puis chutent. Les dépenses publiques, elles, restent. Le FMI insiste sur la nécessité de concevoir des stratégies budgétaires spécifiques aux pays riches en ressources afin de gérer cette volatilité et de protéger les objectifs de développement. (IMF)

La deuxième est institutionnelle. Une rente élevée peut réduire l’incitation à bâtir une administration fiscale solide, à diversifier l’économie ou à rendre des comptes aux citoyens. Une partie de la littérature sur la resource curse relie précisément ce phénomène à un affaiblissement des institutions publiques et à une moindre qualité de gouvernance. (Natural Resource Governance Institute)

La troisième est économique. Si tout est orienté vers la rente extractive, les autres secteurs peuvent être négligés : agriculture, industrie légère, transformation, innovation, PME. La richesse extraite devient alors une économie d’enclave au lieu d’un moteur de développement national. Le NRGI souligne justement que les gouvernements peuvent faire des choix de politique publique pour limiter ces effets négatifs et maximiser les bénéfices. (Natural Resource Governance Institute)

La quatrième est sociale et territoriale. Les projets extractifs peuvent produire des inégalités locales, des tensions communautaires, une pression foncière et des attentes immenses, surtout si les populations concernées ne voient pas d’amélioration concrète. Des travaux du NRGI sur la dimension infranationale montrent que l’extraction peut générer à la fois des recettes et des effets sociaux ou environnementaux négatifs, selon la qualité de la gouvernance locale et nationale. (Natural Resource Governance Institute)

Ce que Madagascar doit éviter absolument

Pour Madagascar, il y a plusieurs pièges évidents.

Le premier serait de croire que la ressource remplace la stratégie. Or aucune ressource ne remplace une politique énergétique, industrielle et budgétaire cohérente.

Le deuxième serait de laisser s’installer une économie de rente sans transformation. Si Bemolanga, Tsimiroro, Sakoa ou d’autres projets de demain ne produisent ni infrastructures, ni compétences, ni capacité industrielle, ni énergie plus sûre pour le pays, alors la richesse restera extérieure au développement national.

Le troisième serait de laisser les recettes, si elles viennent, être absorbées par le court terme. Le FMI souligne que les pays riches en ressources doivent se doter de cadres budgétaires et de gestion publique capables de transformer les revenus volatils en développement soutenable. (IMF)

Le quatrième serait de sous-estimer le rôle des institutions. La ressource ne corrige pas la faiblesse de l’État ; elle la met à l’épreuve. Si les systèmes de contrôle, d’audit, de négociation, de publication et de planification restent faibles, la rente a toutes les chances de profiter d’abord aux mieux organisés.

La transparence est nécessaire, mais elle ne suffit pas

L’ITIE est née en partie comme réponse à la resource curse, avec l’idée que la transparence et le dialogue public pouvaient limiter la corruption et améliorer la gouvernance des secteurs extractifs. Son histoire officielle rappelle clairement que l’initiative a émergé dans le contexte d’une inquiétude grandissante face au fait que les bénéfices attendus du pétrole, du gaz et des mines n’étaient pas réalisés, tandis que pauvreté, conflits et corruption progressaient dans certains pays riches en ressources. (EITI)

Mais la transparence, à elle seule, n’est pas une politique de développement. Elle est une condition de départ. Il faut ensuite :

  • de bonnes règles fiscales,
  • une gestion budgétaire disciplinée,
  • des institutions de contrôle,
  • une politique industrielle,
  • une stratégie énergétique nationale,
  • et des mécanismes de redistribution visibles.

Sans cela, la publication des chiffres peut éclairer le problème sans suffire à le résoudre.

Comment transformer la ressource en développement

La bonne question n’est donc pas : comment extraire ?
La bonne question est : comment convertir une rente non renouvelable en actifs durables ?

Pour Madagascar, cela devrait vouloir dire au moins cinq choses.

D’abord, séparer le rythme politique du rythme de la ressource. Il ne faut pas dépenser aujourd’hui comme si la richesse de demain était déjà acquise. Le FMI insiste sur la prudence budgétaire et sur des cadres de gestion capables d’absorber la volatilité des revenus extractifs. (IMF)

Ensuite, investir dans des actifs utiles au pays réel : énergie, routes, ports, irrigation, santé, éducation technique, capacités industrielles, recherche appliquée. Une ressource non renouvelable devrait financer des bases durables, pas seulement des dépenses de fonctionnement.

Troisièmement, éviter l’économie d’enclave. L’extraction ne doit pas vivre à côté du pays ; elle doit contribuer à structurer le pays, à travers le contenu local, la formation, la sous-traitance, la logistique et la transformation.

Quatrièmement, mettre en place des garde-fous budgétaires et intergénérationnels. Beaucoup de pays riches en ressources utilisent des fonds de stabilisation ou des fonds souverains pour lisser les chocs, épargner une partie de la rente et préparer l’après-ressource. Je reste prudent ici : ce n’est pas le nom du mécanisme qui importe, mais sa crédibilité institutionnelle et sa protection contre la captation politique. Les recommandations du FMI sur les pays riches en ressources vont clairement dans le sens de cadres budgétaires spécifiques et robustes. (IMF)

Cinquièmement, ancrer la ressource dans un projet national de développement. Tant que la richesse naturelle n’est pas reliée à une vision de sécurité énergétique, d’industrialisation, de justice territoriale et de montée en compétences, elle reste un chiffre plus qu’un destin.

La malédiction n’est pas une fatalité, mais une mise en garde

Ainsi, l’histoire montre qu’une ressource naturelle peut être autant une chance qu’un piège. Sans gouvernance rigoureuse, sans redistribution utile et sans vision de transformation, la richesse du sous-sol peut nourrir la dépendance, la corruption et les tensions plutôt que le développement.
Pour Madagascar, le défi n’est donc pas d’avoir des ressources, mais d’empêcher qu’elles deviennent une malédiction de plus. (Natural Resource Governance Institute)

À suivre dans notre dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?
Article 7 — Et si Madagascar devenait un pôle énergétique régional ? À quelles conditions ?

À lire aussi dans notre dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?

  • Article 1 — Madagascar face au nouvel ordre énergétique mondial : menace ou opportunité ?
  • Article 2 — Bemolanga et Tsimiroro : promesses, limites et réalités du pétrole malgache
  • Article 3 — Sakoa et le charbon malgache : ressource du passé ou levier stratégique ?
  • Article 4 — À qui appartiennent les ressources de Madagascar ? Le droit, la souveraineté et la Nation
  • Article 5 — Contrats, investisseurs, partenariats : quelles lignes rouges pour défendre l’intérêt national ?
  • Article 6 — Ressources énergétiques et développement : comment éviter la malédiction des matières premières ?
  • Article 7 — Et si Madagascar devenait un pôle énergétique régional ? À quelles conditions ?

ℹ️ Avis personnel — Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles et n'engagent que l'auteur. Elles visent à nourrir la réflexion et le débat constructif sur Madagascar.

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