Depuis plusieurs mois, le mot refondation s’est imposé au cœur du discours public à Madagascar.
Institutions, responsables politiques, autorités religieuses, diaspora, plateformes numériques : tous s’en réclament, tous s’en saisissent, tous en parlent.
À première vue, le signal pourrait sembler encourageant.
Un pays qui réfléchit à sa refondation est un pays qui ne se résigne pas.
Mais à y regarder de plus près, un malaise s’installe : l’élan existe, mais la méthode manque. Et ce déficit méthodologique transforme progressivement une dynamique potentiellement structurante en cacophonie politique et symbolique.
Un moment politique réel… mais mal architecturé
Il serait malhonnête de nier l’évidence : quelque chose est en train de se jouer.
- Des annonces officielles sont faites,
- un ministère dédié à la refondation a été institué,
- la FFKM s’est impliquée dans un lancement symbolique,
- la diaspora commence à s’organiser et à s’exprimer,
- des plateformes et sites internet émergent autour du thème.
Oui, les acteurs se mobilisent.
Mais personne ne tient réellement la partition.
Trop de scènes, trop de voix… et aucun chef d’orchestre clairement identifié.
Une multiplication d’acteurs sans cadre commun
Aujourd’hui, la refondation se décline à travers une pluralité d’initiatives :
- l’État et la Présidence,
- le Ministère de la Refondation,
- la FFKM,
- des collectifs de la diaspora,
- des plateformes numériques et médiatiques.
Chacun avance avec :
- son propre calendrier,
- ses outils,
- ses messages,
- ses priorités.
Le problème n’est pas cette diversité.
Le problème est l’absence de document de référence partagé, de méthode commune, de cadre lisible.
Résultat : les initiatives s’additionnent, mais ne se renforcent pas.
Quand la visibilité remplace le travail de fond
Un autre symptôme devient de plus en plus visible : la confusion entre communication et construction.
- des photos tiennent lieu de rapports,
- des annonces remplacent des décisions,
- des formulaires se substituent à une concertation structurée.
La refondation s’expose plus qu’elle ne se construit.
Même les canaux officiels, notamment les réseaux sociaux du ministère dédié, se contentent largement de relayer les activités de la Présidence ou d’autres ministères, sans produire de contenus propres, pédagogiques ou structurants sur la refondation elle-même.
Ce glissement n’est pas anodin : il fragilise la crédibilité du processus.
Un risque politique réel et sous-estimé
Si cette situation perdure, les conséquences sont prévisibles :
- une usure rapide du mot refondation,
- un scepticisme citoyen croissant,
- un retrait silencieux de compétences, notamment au sein de la diaspora,
- un retour du cynisme politique.
Le danger n’est pas la contestation ouverte.
👉 Le danger, c’est l’indifférence progressive.
La sortie par le haut : une méthode assumée et un pilote clair
La refondation ne manque pas d’acteurs.
Elle manque d’un pilote méthodologique clairement identifié.
Dans cette configuration, le rôle du ministère en charge de la refondation devient central.
Non pas symboliquement, mais opérationnellement.
Un tel ministère devrait être :
- le chef d’orchestre du processus,
- le garant de la méthode,
- le responsable de la restitution publique.
Cela suppose des moyens réels
Concrètement :
- une équipe dédiée (méthode, gouvernance, pédagogie, communication publique),
- un budget identifié,
- une autonomie de production,
- des profils compétents, choisis pour leur expertise et non pour leur visibilité.
Une infrastructure publique de refondation
Plusieurs outils s’imposent :
- un site web officiel de référence, regroupant :
- documents de cadrage,
- diagnostics,
- comptes rendus des concertations,
- calendrier public,
- espaces de contributions citoyennes ;
- des vidéos pédagogiques d’intérêt général, diffusées sur l’ensemble des chaînes de télévision, expliquant clairement ce qu’est la refondation, ses enjeux et ses étapes ;
- des programmes radiophoniques et podcasts, relayés sur l’ensemble du territoire, afin de toucher toutes les populations, y compris rurales.
Comme pour la santé publique ou la sécurité civile, la pédagogie doit être continue, accessible et répétée.
La question politique centrale
Au fond, une seule question mérite d’être posée clairement :
Souhaitons-nous réellement la refondation ?
- Si oui, alors il faut :
- lui donner des moyens,
- renforcer le ministère dédié,
- assumer une méthode,
- accepter la transparence et la redevabilité.
- Si non, alors il faut cesser d’en faire un slogan,
car les slogans mal assumés préparent toujours des réveils douloureux.
Une réflexion déjà engagée, au-delà des annonces
Il serait enfin injuste de laisser penser que la réflexion sur la refondation serait inexistante ou récente.
Dès la fin de l’année 2025, Soa i Madagasikara a engagé un travail de fond, accessible publiquement, visant à clarifier le sens même de la refondation, ses conditions méthodologiques et ses exigences démocratiques.
Dans le même esprit, des initiatives citoyennes comme Konstitutionnaka travaillent depuis plusieurs années sur les fondements institutionnels et constitutionnels du pays, démontrant que la matière intellectuelle et citoyenne existe déjà.
👉 Ce qui manque aujourd’hui n’est pas l’idée de refondation.
👉 Ce qui manque, c’est sa structuration, son pilotage et sa mise en œuvre à l’échelle nationale.
Conclusion
Une refondation ne se décrète pas.
Elle se construit, se finance, s’explique et se documente.
À défaut, elle devient un mot creux — et les mots creux finissent toujours par se retourner contre ceux qui les emploient.
La question n’est donc plus de savoir qui parle de refondation,
mais qui est prêt à lui donner une méthode, des moyens et une architecture crédible.