Pouvoir, croyance et nouveaux outils de dépossession au XXIᵉ siècle
« Quand les Blancs sont venus en Afrique, nous avions la terre et ils avaient la Bible.
Ils nous ont demandé de prier avec les yeux fermés ;
quand nous avons ouvert les yeux, les Blancs avaient la terre et nous avions la Bible. »
— citation communément attribuée à Jomo Kenyatta
Jomo Kenyatta fut l’un des grands leaders de l’indépendance africaine et le premier président du Kenya.
Cette phrase, largement diffusée et souvent débattue, lui est attribuée sans source écrite formelle, mais elle reste fidèle à l’esprit de sa pensée anticoloniale.
Elle traverse les décennies sans perdre de sa force.
Elle dérange, interroge, et continue d’être relue à la lumière des rapports de pouvoir contemporains.
Une précision essentielle s’impose dès le départ :
👉 la “Bible” citée ici n’est pas la religion.
👉 Elle est un symbole.
Ce que cette citation ne dit PAS
Avant d’aller plus loin, il faut écarter plusieurs contresens fréquents.
Cette citation :
- ❌ n’est pas une attaque contre la foi ou la spiritualité,
- ❌ n’est pas un rejet global du christianisme,
- ❌ n’est pas un slogan simpliste anti-occidental.
👉 Ces lectures passent à côté de l’essentiel.
Ce que la “Bible” symbolise réellement
Dans cette phrase, la Bible représente un outil de pouvoir.
Elle fonctionne comme :
- un outil de légitimation morale
→ ce qui vient d’ailleurs est présenté comme juste et universel ; - un dispositif d’acceptation passive
→ l’attention est détournée du matériel vers le symbolique ; - un écran pendant un transfert réel de pouvoir
→ terres, ressources et règles changent de mains pendant que les esprits adhèrent.
👉 La phrase clé n’est donc pas “ils avaient la Bible”,
👉 mais “ils nous ont demandé de fermer les yeux”.
Une leçon toujours actuelle : l’outil change, la fonction demeure
Si la Bible était un outil, la question centrale devient :
Quels sont aujourd’hui les outils qui remplissent la même fonction ?
Les équivalents contemporains de la “Bible”
Les réseaux sociaux : la nouvelle liturgie
Aujourd’hui, on ne ferme plus les yeux pour prier.
On les fixe sur un écran.
Les plateformes numériques :
- captent l’attention,
- façonnent les récits dominants,
- hiérarchisent ce qui est visible ou invisible,
- donnent l’illusion de la parole libre.
Pendant ce temps :
- les données,
- l’influence,
- le temps humain
sont captés ailleurs, hors de tout contrôle citoyen.
👉 La “prière” moderne est attentionnelle.
La dette et le discours technocratique : la nouvelle morale
La dette n’est plus seulement financière.
Elle devient :
- une injonction morale (“vous devez”),
- un outil de discipline politique,
- une justification permanente des renoncements collectifs.
Comme hier avec la Bible :
- on ne débat pas le dogme,
- on l’applique.
Le divertissement permanent : l’occupation de l’esprit
Flux continus d’images, de polémiques, de buzz :
- l’attention se fragmente,
- l’indignation devient éphémère,
- l’analyse recule.
Pendant ce temps :
- les infrastructures,
- les ressources,
- les choix stratégiques
évoluent sans véritable débat collectif.
Et les “sociétés secrètes” ?
Elles concentrent parfois le pouvoir,
mais elles ne structurent pas le consentement de masse et ne structurent pas l'imaginaire collectif.
👉 Le pouvoir moderne le plus efficace est visible, quotidien, banal —
et c’est précisément ce qui le rend difficile à identifier.
Madagascar : une modernité imposée à une société communautaire
À Madagascar, cette réflexion prend une résonance particulière.
La société malagasy demeure majoritairement :
- communautaire,
- relationnelle,
- profondément ancrée dans la tradition (fihavanana, respect des anciens, lien social).
Or, elle a été confrontée à :
- une marche accélérée vers des normes occidentales,
- des cadres importés souvent déconnectés du terrain,
- une vision du progrès pensée ailleurs.
👉 La transition n’a pas été organique.
👉 Elle a souvent été imposée, rapide, mal appropriée.
Conséquences visibles :
- fragilisation des repères traditionnels,
- normes modernes mal intégrées,
- sentiment diffus de décalage et de perte de sens.
À Madagascar aussi, la “Bible” a changé de visage
Aujourd’hui, la “Bible” peut prendre la forme :
- de discours de développement clés en main,
- de normes internationales appliquées mécaniquement,
- de projets pensés sans réelle co-construction,
- de récits définissant ce qui est “moderne” ou “en retard”.
Pendant que :
- la dépendance structurelle persiste,
- la souveraineté reste fragile,
- les décisions majeures échappent au débat citoyen.
👉 Le problème n’est pas la modernité.
👉 Le problème est la modernité sans choix ni appropriation.
Relire la citation avec les outils d’aujourd’hui
La force durable de cette citation n’est pas l’accusation.
C’est l’appel à la lucidité.
Si on la reformulait avec les outils contemporains, elle pourrait résonner ainsi :
Quand ils sont venus avec leurs plateformes, leurs discours d’experts et leurs normes prêtes à l’emploi,
nous avions nos récits, nos communautés et nos repères.
Ils nous ont demandé de nous connecter, de nous adapter, de faire confiance ;
quand nous avons levé les yeux,
ils avaient les données, les règles et l’influence.
Le pouvoir le plus efficace n’est pas celui qui interdit,
mais celui qui occupe l’esprit pendant qu’il transforme le réel.
Ouvrir les yeux aujourd’hui, ce n’est pas rejeter.
C’est comprendre, choisir et se réapproprier.
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