Au début du mois de septembre, plus de 80 partis politiques auraient participé aux consultations organisées au Palais d’État d’Iavoloha autour des prochaines élections. Une démonstration de vitalité politique ? Peut-être. Mais une autre question mérite d’être posée : une fois les portes d’Iavoloha refermées, où retrouver ces partis, leurs programmes, leurs propositions et leurs engagements ? Soa i Madagasikara a cherché. Et derrière la question apparemment banale de leur présence sur Internet se dessine un enjeu beaucoup plus profond : celui de l’institutionnalisation de la vie politique malagasy et de sa transmission aux nouvelles générations.
Dans notre précédent article consacré à la rentrée politique, nous nous interrogions sur les règles qui encadreront les prochaines élections : réforme de la CENI, listes électorales, calendrier, nouvelle Constitution, gouvernance électorale.
Les consultations organisées à Iavoloha ont permis à de nombreuses formations de venir présenter leurs analyses et leurs propositions.
Selon le bilan relayé par NewsMada à la fin de cette séquence, plus de 80 partis auraient participé aux consultations, aux côtés de représentants de la société civile, de jeunes, d’autorités traditionnelles et de partenaires internationaux. (newsmada.com)
Mais après Iavoloha, une question est restée volontairement en suspens.
Où peut-on lire ce que proposent réellement ces partis ?
Pas seulement aujourd’hui.
Mais demain.
Dans deux ans.
Dans cinq ans.
Et que restera-t-il de leurs positions lorsque les publications Facebook auront disparu au fond d’un fil d’actualité ?
Nous avons cherché les partis
Notre démarche est volontairement simple.
Nous avons repris les principales formations et plateformes nommément identifiées lors des consultations d’Iavoloha et recherché leur présence numérique institutionnelle.
L’objectif n’était pas de déterminer quel parti communique le mieux ni d’établir un classement politique.
Nous avons cherché quelque chose de beaucoup plus élémentaire :
le citoyen peut-il retrouver facilement un espace numérique officiel lui permettant de comprendre qui est le parti, qui le dirige, ce qu’il défend et ce qu’il propose ?
Dispose-t-il d’un site autonome ?
D’un programme ?
D’une présentation de ses instances ?
De communiqués archivés ?
De documents de travail ?
D’un moyen d’adhérer ou de contacter l’organisation ?
Très vite, une distinction s’impose.
Il ne faut pas confondre présence numérique, communication numérique et patrimoine numérique.
Un parti peut publier quotidiennement sur Facebook et être extrêmement visible.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il dispose d’une véritable infrastructure numérique institutionnelle.
Facebook donne de la visibilité. Mais qui conserve la mémoire ?
Les réseaux sociaux sont devenus indispensables à la communication politique contemporaine.
Ils permettent d’atteindre rapidement des milliers de personnes, de diffuser une vidéo, d’annoncer une réunion, de commenter l’actualité ou de mobiliser des sympathisants.
Mais leur logique reste celle du flux.
Une publication chasse la précédente.
Retrouver une déclaration publiée trois ou cinq ans plus tôt devient rapidement difficile.
Et l’organisation politique ne maîtrise pas réellement l’infrastructure qui héberge ses contenus.
Même l’archivage professionnel rencontre aujourd’hui des difficultés avec ces plateformes. En mai 2026, Archive-It signalait notamment que les captures récentes de pages organisationnelles Facebook et Instagram pouvaient ne plus être correctement restituées dans les archives Wayback. (support.archive-it.org)
Ce problème dépasse largement Madagascar.
La Library of Congress archive depuis 2000 des milliers de sites électoraux précisément parce que les sites de campagnes et les contenus politiques changent rapidement et disparaissent fréquemment une fois les élections terminées. Ces archives sont devenues une mémoire de la manière dont candidats et organisations se présentaient aux électeurs à une époque donnée. (loc.gov)
C’est pourquoi une distinction nous paraît essentielle :
Un réseau social peut donner de la visibilité. Un site institutionnel peut construire de la mémoire.
À condition, bien entendu, qu’il soit entretenu, sauvegardé et conservé dans le temps.
TIM et MMM : deux exemples de sites réellement structurés
Dans l’échantillon de formations que nous avons pu identifier et examiner, deux partis disposent aujourd’hui sans ambiguïté d’un véritable portail institutionnel structuré : le TIM – Tiako i Madagasikara – et le MMM – Malagasy Miara-Miainga.
Le nouveau site du TIM présente l’histoire du parti, sa vision, ses instances, ses responsables, ses propositions, ses modalités d’adhésion et même un espace de formation politique.
Cet espace propose notamment des modules consacrés à l’histoire du TIM, à ses valeurs, à son programme et à ses règles internes. (tiakoimadagasikara.mg)
C’est un élément intéressant.
Parce qu’un parti politique n’est pas seulement un outil de communication ou une machine électorale.
Il est aussi, en théorie, une organisation qui doit transmettre une culture, former ses membres, produire des idées et préparer de futurs responsables.
Mais la présence numérique actuelle du TIM est récente : notre vérification du domaine situe l’enregistrement de tiakoimadagasikara.mg au 22 juin 2026.
Cela montre également que la structuration numérique peut être un chantier très récent, même pour une formation politique ancienne.
Le MMM dispose lui aussi d’un site institutionnel actuel, tandis qu’un ancien domaine en .org, encore référencé par différentes sources, témoigne d’une présence web antérieure. (africabizinfo.com)
Mais c’est surtout une initiative récente du parti qui illustre très concrètement ce que peut apporter un tel outil.
Le 3 septembre, le MMM remet ses propositions. Puis les publie.
Le 3 septembre 2026, le Malagasy Miara-Miainga participe aux consultations sur la gouvernance électorale.
Le parti indique avoir remis au Gouvernement de la Refondation, aux partenaires internationaux et à la CENI deux documents de travail : une proposition concernant la réforme du statut de la CENI et une avant-proposition de loi organique sur le régime général des élections et des référendums. (malagasy-miara-miainga.mg)
Le même jour, ces documents sont rendus publics sur son site.
Pas uniquement sous la forme d’un communiqué.
Les textes peuvent être consultés et téléchargés.
L’avant-proposition consacrée aux élections compte 349 articles et traite notamment des listes électorales, du registre électoral national, des campagnes, de leur financement, de l’accès aux médias, des résultats, des contentieux, des infractions électorales et de la participation des Malagasy établis à l’étranger. (malagasy-miara-miainga.mg)
Cet exemple permet de comprendre immédiatement l’intérêt d’un site institutionnel.
Un journaliste n’a pas besoin d’attendre une conférence de presse.
Un citoyen n’est pas obligé de se fier à un résumé publié sur Facebook.
Un adversaire politique peut lui-même consulter le texte original.
Un chercheur pourra le retrouver ultérieurement.
Et surtout, dans quelques années, chacun pourra comparer les positions du parti avec ce qu’il défendra alors.
La proposition politique devient vérifiable.
C’est aussi cela, un patrimoine numérique politique.
Et les autres ?
Notre enquête ne permet pas d’affirmer que les autres formations seraient « absentes d’Internet ».
Plusieurs possèdent des pages Facebook actives, des comptes liés à leurs responsables, des vidéos, des groupes ou des contenus régulièrement repris par les médias.
Pour d’autres, d’anciens domaines ont existé ou restent référencés.
Mais pour plusieurs formations importantes identifiées lors des consultations – plateformes comme IRMAR ou Firaisankina, organisations comme le KFIM ou le SIAP, ainsi que différentes formations plus anciennes – nos recherches n’ont pas permis d’identifier avec la même facilité un portail institutionnel actuel réunissant organisation, programme, documents politiques et archives.
Cette nuance est importante.
Ne pas trouver un site ne signifie pas qu’un parti ne travaille pas.
Et l’absence de plateforme publique ne permet évidemment pas de conclure qu’il n’utilise aucun outil numérique en interne.
Un parti peut très bien disposer d’un fichier d’adhérents, d’un CRM, d’outils collaboratifs ou d’une organisation numérique qui ne sont pas publics.
Notre enquête porte uniquement sur ce que le citoyen peut voir.
Mais c’est justement cette dimension publique qui nous intéresse.
Un citoyen devrait-il dépendre des médias pour connaître un parti ?
Lorsque l’on cherche certaines positions politiques anciennes à Madagascar, un phénomène apparaît régulièrement.
Ce sont les archives des journaux qui permettent de les retrouver.
Un responsable avait fait une proposition en 2019 ?
On recherche l’article qui en avait parlé.
Un parti avait pris position sur la décentralisation ?
Google renvoie vers L’Express, Midi Madagasikara, Madagascar Tribune, 2424.mg ou NewsMada.
Une déclaration avait été faite lors d’un congrès ?
Elle survit parfois davantage dans les archives de la presse que dans celles de l’organisation qui l’avait produite.
Les médias deviennent ainsi, presque involontairement, les archivistes de la vie des partis politiques.
Ce n’est évidemment pas leur fonction première.
Un parti capable de conserver ses propres textes permet autre chose : le citoyen peut accéder directement à la source et confronter ensuite cette source au traitement journalistique.
C’est aussi une question de responsabilité.
Que reste-t-il d’un parti lorsque l’on retire son dirigeant ?
Notre recherche soulève une autre interrogation.
Pour plusieurs formations politiques, il est parfois plus facile de retrouver numériquement leur dirigeant que leur organisation.
Photos, interviews, déplacements, vidéos, déclarations : la personnalité politique dispose souvent d’une empreinte numérique beaucoup plus identifiable que la structure qu’elle représente.
Ce constat ne permet pas de conclure que les partis seraient simplement des instruments personnels.
Mais il pose une question légitime :
l’identité politique appartient-elle à l’institution ou à la personnalité qui la dirige ?
Si le dirigeant disparaît de la scène politique demain, que reste-t-il ?
Une organisation ?
Une doctrine ?
Des archives ?
Des militants formés ?
Des responsables capables de prendre la relève ?
Ou principalement un nom et des comptes de réseaux sociaux ?
La question n’est d’ailleurs pas nouvelle dans l’analyse du système partisan malgache.
Le rapport BTI 2026 décrit un système très fragmenté et faiblement enraciné socialement. Il estime qu’entre 2022 et 2025 plus d’une centaine de partis ont été créés, portant leur nombre total à environ 320, et considère qu’une grande partie des formations restent faiblement structurées idéologiquement et territorialement. Il souligne également la fréquence des changements d’affiliation politique. (bti-project.org)
Il s’agit du diagnostic d’un organisme extérieur, pas d’un verdict que nous reprenons à notre compte.
Mais confronté à notre observation numérique, il soulève une interrogation supplémentaire :
combien de ces organisations ont aujourd’hui la capacité de vivre durablement entre deux élections ?
Exister en dehors des élections
Un parti politique ne devrait théoriquement pas commencer sa vie quelques mois avant un scrutin pour disparaître quelques semaines après.
Son travail devrait également se dérouler lorsque personne ne vote.
Produire des propositions.
Étudier les politiques publiques.
Former ses membres.
Organiser des débats.
Faire émerger de nouveaux responsables.
Publier ses positions.
Expliquer ses choix.
Rendre compte de ses actions.
Et surtout, permettre aux citoyens de suivre son évolution.
Le numérique offre aujourd’hui des moyens relativement accessibles pour assurer cette continuité.
Il ne remplace pas l’implantation sur le terrain.
Il ne remplace pas les sections locales.
Il ne remplace pas les militants.
Mais il peut relier et documenter tout cela.
25 septembre 2025 : une jeunesse qui a démontré sa puissance numérique
Cette question devient encore plus importante lorsqu’on regarde ce qui s’est passé il y a presque un an.
Le 25 septembre 2025, des manifestations commencées autour des coupures récurrentes d’eau et d’électricité ont mobilisé principalement des lycéens et des étudiants, organisés en grande partie grâce aux réseaux sociaux sous la bannière Gen Z Madagascar. (monitor.civicus.org)
La mobilisation s’est rapidement étendue et a profondément transformé la situation politique du pays.
International IDEA relève que le groupe Facebook Gen Z Madagascar avait dépassé les 100 000 abonnés en seulement quelques jours et souligne le rôle central des jeunes dans la mobilisation. (idea.int)
Ce mouvement a montré quelque chose qu’il serait difficile de nier :
la jeunesse malagasy sait utiliser les outils numériques pour mobiliser.
Mais mobiliser et gouverner ne sont pas la même chose.
Mobiliser et construire une institution non plus.
De la mobilisation à la construction politique
C’est ici qu’un débat important doit commencer, sans caricaturer la jeunesse.
Les événements de 2025 ne démontrent pas une incapacité politique de la Gen Z.
Ils démontrent au contraire une capacité remarquable à organiser rapidement une mobilisation horizontale, à partager l’information et à créer un rapport de force.
Mais plusieurs analyses publiées depuis mettent en évidence la difficulté rencontrée pour transformer cette mobilisation en projet institutionnel structuré.
Dans Current History, le chercheur Patrick Desplat observe que la structure horizontale du mouvement a rencontré des difficultés pour convertir la contestation en réforme institutionnelle durable. (online.ucpress.edu)
International IDEA relève également que le mouvement Gen Z ne s’est pas transformé en parti ou en acteur politique formel et qu’il s’est plutôt positionné comme observateur et vigie de la Refondation. (idea.int)
Cela ne constitue pas nécessairement un échec.
Créer un parti n’est pas la seule manière de participer à la démocratie.
Mais cette expérience met en lumière une distinction fondamentale :
Savoir mobiliser n’est pas encore savoir transformer une revendication en programme, en loi, en budget ou en institution.
Et c’est précisément là que l’éducation politique prend tout son sens.
Qui formera les citoyens et les responsables de demain ?
La jeunesse malagasy constitue une part considérable de la population.
En juillet 2025, lors du lancement de la plateforme iParticipate, le PNUD rappelait que les jeunes représentaient environ 60 % de la population et soulignait leur faible représentation dans certains processus électoraux : 48 % des jeunes étaient enregistrés comme électeurs, 3,5 % comme candidats aux législatives et moins de 2 % aux municipales pour le cycle électoral 2023-2025. (undp.org)
Le programme iParticipate a justement été conçu pour diffuser de l’information électorale vérifiée, proposer des contenus d’éducation citoyenne et former de jeunes leaders à la communication et au plaidoyer numérique. (undp.org)
Mais l’éducation politique ne peut pas être uniquement confiée aux institutions internationales, à l’école, aux associations ou aux médias.
Les partis ont eux aussi une responsabilité.
Expliquer ce qu’est une loi.
Expliquer comment fonctionne un budget.
Former leurs militants aux institutions.
Présenter leurs propositions avec leurs avantages, leurs coûts et leurs contraintes.
Préparer de nouveaux cadres.
Accepter également que leurs propres engagements restent accessibles et puissent être confrontés, quelques années plus tard, à leurs actions.
Un site internet ne garantit évidemment rien de tout cela.
Mais il peut en être un instrument.
Communication politique ou information politique ?
La question n’est donc pas de demander aux partis d’abandonner Facebook, TikTok ou les autres plateformes.
Au contraire.
Ces outils sont devenus incontournables pour atteindre une population jeune et connectée.
Mais une autre question devrait accompagner chaque stratégie numérique :
que laisse-t-on derrière la publication ?
Une photo ?
Un slogan ?
Un extrait vidéo ?
Ou aussi un texte ?
Une proposition ?
Un document ?
Une explication ?
Une archive ?
La communication politique cherche naturellement l’attention.
L’information politique permet la compréhension.
Une démocratie moderne a besoin des deux.
Après Iavoloha, le véritable test commence
Les consultations d’Iavoloha ont permis aux partis d’entrer dans le Palais d’État pour présenter leurs propositions.
Mais la démocratie ne se joue pas uniquement dans les palais.
Elle se joue aussi dans la capacité du citoyen à savoir ce que les partis proposent lorsqu’aucune consultation n’est organisée.
À retrouver ce qu’ils promettaient hier.
À comparer avec ce qu’ils proposent aujourd’hui.
À comprendre leurs différences.
Et à identifier celles et ceux qui pourront prendre la relève demain.
À quelques jours du premier anniversaire du 25 septembre 2025, cette question prend une dimension particulière.
La jeunesse malagasy a montré qu’elle pouvait entrer brutalement dans le débat politique grâce au numérique.
Reste désormais un autre défi, qui concerne autant les jeunes que les partis eux-mêmes :
transformer la puissance de la mobilisation numérique en culture politique durable.
La Refondation de Madagascar ne dépendra peut-être donc pas uniquement d’une nouvelle Constitution, d’une nouvelle CENI ou de nouvelles règles électorales.
Elle pose également une question plus simple aux partis politiques :
sont-ils prêts à devenir des organisations permanentes, documentées, accessibles, capables de conserver leur mémoire et de transmettre une véritable culture politique aux générations qui prendront demain la relève ?