Michaël Randrianirina en conférence à Madagascar, avec un extrait de l’article de TV5MONDE sur les 100 tonnes d’or exportées illégalement vers Dubaï.

Or malgache : TV5MONDE doute du président, mais qui vérifie les chiffres ?

Le 22 octobre 2026, TV5MONDE publie un article consacré à une déclaration du président de la Refondation de Madagascar, le colonel Michaël Randrianirina, concernant les exportations clandestines d'or vers Dubaï.

Le média francophone s'interroge sur les 100 tonnes d'or évoquées par le chef de l'État. Rien d'anormal, en principe, à ce qu'un journaliste vérifie une déclaration présidentielle. C'est même une nécessité démocratique.

Mais encore faut-il que cette vérification repose sur une démonstration aussi solide que celle exigée de la personne interrogée.

Car, à lire attentivement l'article, une autre question surgit : TV5MONDE cherche-t-elle réellement à établir les quantités d'or qui quittent Madagascar, ou s'emploie-t-elle surtout à contester le chiffre présidentiel ?

Et surtout, pourquoi cette déclaration a-t-elle été isolée d'une intervention beaucoup plus large consacrée à la corruption, aux défaillances des contrôles et à la responsabilité des institutions malgaches ?

Ivato, le 20 octobre : un discours de fermeté contre la corruption, avant d'être une affaire de statistiques

C'est probablement le contexte le plus important de cette controverse.

Le 20 octobre 2026, le président de la Refondation de Madagascar, le colonel Michaël Randrianirina, effectue une visite à l'aéroport international d'Ivato.

Face aux responsables des Douanes, de la Police de l'air et des frontières et des services chargés de la surveillance aéroportuaire, en présence du Premier ministre et de plusieurs membres du gouvernement, le chef de l'État prononce un discours particulièrement sévère sur la corruption.

Il dénonce les défaillances des contrôles, les privilèges dont bénéficieraient certains voyageurs, les complicités présumées dans les trafics et l'incapacité de certains responsables à exercer correctement leurs missions.

Il qualifie les aéroports de véritables « passoires ».

Mais il ne se limite pas à ces dénonciations. Il réclame le remplacement de responsables jugés défaillants, demande des changements d'affectation et appelle le gouvernement à prendre des mesures concrètes.

Ces accusations doivent naturellement être vérifiées, et les éventuelles responsabilités établies dans le respect des procédures. Les changements demandés ne constituent pas, à eux seuls, des sanctions judiciaires.

C'est dans ce contexte précis, au cours d'une intervention destinée à mettre les responsables publics devant leurs obligations, que le président évoque les 100 tonnes d'or qui quitteraient clandestinement Madagascar chaque année.

Cette déclaration ne tombe donc pas du ciel. Elle s'inscrit dans une dénonciation des dysfonctionnements de l'État, des réseaux de trafic et des pertes économiques nationales.

Le président avait déjà évoqué cette estimation quelques jours auparavant, notamment lors d'une rencontre du 16 octobre. À Ivato, elle prend une dimension particulière : celle d'un avertissement adressé aux administrations chargées de protéger les frontières.

Or, deux jours plus tard, TV5MONDE choisit de consacrer un article à la contestation de ce chiffre.

Certes, le média mentionne le déplacement à Ivato et décrit plusieurs mécanismes de corruption facilitant les trafics. Il serait donc inexact de prétendre qu'il ignore complètement ces questions.

Mais le caractère de cette intervention présidentielle, les injonctions adressées aux responsables et les mesures exigées occupent une place secondaire dans son traitement.

Le lecteur découvre principalement un président avançant un chiffre spectaculaire, auquel sont opposées des estimations internationales.

Il découvre beaucoup moins un chef d'État venu demander des comptes aux administrations censées protéger les frontières et les ressources de son pays.

Ce changement de cadrage mérite discussion : le débat se déplace de la responsabilité des institutions et des réseaux de trafic vers la crédibilité d'une seule affirmation présidentielle.

Quand une estimation devient une certitude

Pour contester les 100 tonnes, TV5MONDE s'appuie notamment sur une estimation de planetGOLD selon laquelle l'exploitation aurifère artisanale à Madagascar produirait environ 14 tonnes d'or par an.

La comparaison paraît convaincante. Quatorze tonnes d'un côté, cent tonnes de l'autre.

Sauf qu'une estimation statistique n'est pas une mesure exhaustive de production. Encore moins un plafond démontré.

Et planetGOLD reconnaît précisément que le caractère informel, dispersé et difficilement contrôlable de l'activité aurifère complique considérablement la surveillance du secteur.

Comment peut-on alors affirmer, à partir de cette estimation, que les capacités de production du pays ne permettraient pas d'atteindre 100 tonnes ?

Le raisonnement mériterait au minimum une démonstration indépendante sur les gisements, les volumes extraits, les capacités techniques et les circuits clandestins.

L'écart entre 14 et 100 tonnes demeure considérable. Il justifie pleinement une demande de preuves adressée au président malgache. Mais l'étude invoquée ne fournit pas, à elle seule, la démonstration technique de l'impossibilité avancée par TV5MONDE.

Ne pas pouvoir confirmer 100 tonnes ne signifie pas avoir prouvé que 100 tonnes sont impossibles.

Cette distinction élémentaire est pourtant essentielle à toute démarche de vérification journalistique.

Une déclaration présidentielle mérite aussi d'être examinée dans sa formulation exacte

Un autre élément appelle à la prudence.

Dans un compte rendu publié le 21 octobre, Moov Madagascar rapporte que le président avait déjà évoqué, le 16 octobre, les recettes potentielles associées à la déclaration légale de 100 tonnes d'or.

Madagascar-Tribune rapporte ensuite que, lors de son intervention à Ivato, le chef de l'État a parlé d'environ 100 tonnes qui quitteraient clandestinement le territoire chaque année.

Ces formulations doivent être distinguées.

Une hypothèse sur les recettes qui pourraient être obtenues en légalisant les exportations, une estimation du trafic existant et une quantité établie par des investigations ne constituent pas exactement la même information.

Le montant de 10 milliards de dollars évoqué par le président relève lui aussi d'une estimation économique : il ne correspond pas automatiquement à des recettes fiscales ou à des ressources intégralement récupérables par l'État.

La confrontation de ces déclarations avec l'enregistrement intégral des interventions présidentielles serait nécessaire pour préciser leur portée exacte.

TV5MONDE aurait pu consacrer davantage d'attention à cette clarification.

Car une critique sérieuse commence par l'établissement précis des propos qu'elle entend vérifier.

Des saisies bien réelles, un trafic impossible à mesurer par les seules déclarations

Depuis plusieurs années, les affaires de contrebande d'or se succèdent à Madagascar et dans les pays de transit.

En décembre 2020, 73,5 kilogrammes d'or en provenance de Madagascar sont interceptés en Afrique du Sud. Les autorités douanières malgaches confirment que les documents accompagnant l'expédition étaient falsifiés.

En octobre 2021, 23,5 kilogrammes d'or sont découverts aux Seychelles sur un navire ayant quitté Nosy-Be. Le contrôle effectué au départ n'avait pourtant révélé aucune anomalie. Les Douanes malgaches évoquent elles-mêmes les techniques de transbordement en pleine mer et les difficultés de surveillance maritime.

En décembre de la même année, près de 49 kilogrammes d'or sont saisis aux Comores. Selon les déclarations du procureur comorien rapportées par la presse malgache, le réseau concerné aurait effectué onze opérations illicites entre septembre et décembre 2021, avec Dubaï comme destination finale.

Il ne s'agit donc plus seulement de quelques voyageurs surpris avec des lingots dans leurs bagages, mais de soupçons portant sur des circuits structurés, des intermédiaires et des opérations répétées.

Plus significatif encore, dans son rapport public de 2022, la Cour des comptes de Madagascar recense 18 affaires de trafic ou de tentative d'exportation illicite d'or entre 2018 et 2021, représentant 145,29 kilogrammes d'or.

Cette institution malgache de contrôle souligne elle-même la difficulté de connaître les quantités réellement sorties du pays.

Plus récemment, en septembre 2026, une saisie de près de 5,7 kilogrammes d'or à Ivato conduit à la mise en cause de plusieurs agents chargés des contrôles aéroportuaires. Huit personnes sont placées en détention préventive dans cette affaire. Leur responsabilité pénale reste à établir.

Ces interceptions ne prouvent nullement que 100 tonnes sortent clandestinement du pays chaque année.

Mais elles établissent l'existence de trafics persistants, de modes opératoires organisés et de failles dans les dispositifs de surveillance.

Les saisies mesurent ce que les autorités ont découvert. Elles ne mesurent pas, à elles seules, ce qui a réellement circulé.

Qui produit les chiffres, et qui peut réellement les vérifier ?

La question dépasse largement Madagascar.

Dans de nombreux pays producteurs de matières premières, les volumes extraits, transportés ou commercialisés sont connus en grande partie à travers les déclarations des entreprises, des collecteurs et des opérateurs économiques.

Lorsque les mécanismes de contrôle sont insuffisants, les statistiques officielles peuvent donc ne représenter qu'une fraction des activités réelles.

La Cour des comptes malgache a d'ailleurs constaté des divergences entre les données des administrations chargées du suivi de l'or, avec pour conséquence un risque d'exportations illicites favorisé par le manque de traçabilité.

De son côté, le centre de ressources anticorruption U4 documente les pratiques qui permettent à l'or de sortir du circuit légal : absence de documents d'origine, utilisation de permis appartenant à des tiers, corruption présumée et opacité des réseaux de collecte.

Ces recherches sont utiles. Elles illustrent cependant une difficulté fondamentale : comment établir une quantité nationale incontestable lorsque les circuits d'extraction et de commercialisation échappent eux-mêmes à une partie des contrôles ?

Il ne s'agit pas de rejeter les études internationales parce qu'elles proviennent d'institutions occidentales.

Il s'agit de refuser qu'une institution, quelle que soit son origine, bénéficie d'une présomption d'exactitude simplement en raison de sa notoriété.

Une étude doit pouvoir être discutée à partir de ses données, de sa méthodologie, de ses limites et de la possibilité de vérifier indépendamment ses résultats.

Ce principe devrait s'appliquer aussi bien aux déclarations d'un président africain qu'aux conclusions d'un organisme international.

Qui contrôle les acheteurs de l'or africain ?

Il faut ici sortir d'une vision purement nationale du trafic.

L'or qui quitte clandestinement Madagascar ne disparaît pas physiquement. Il est transporté, vendu, transformé, raffiné et réintroduit dans des circuits commerciaux internationaux.

En 2024, l'organisation suisse SWISSAID a publié une enquête majeure estimant que plus de 435 tonnes d'or avaient été exportées clandestinement du continent africain en 2022.

L'étude montre également le rôle central des Émirats arabes unis dans ces échanges et les problèmes de traçabilité qui peuvent survenir lorsque l'or est transformé avant d'être réexporté vers d'autres marchés.

Ces conclusions ne concernent pas exclusivement Madagascar, et ne permettent pas d'en déduire la quantité d'or malgache exportée illicitement.

Mais elles démontrent que les dysfonctionnements ne se limitent pas aux pays producteurs.

TV5MONDE évoque d'ailleurs le rôle de Dubaï, les insuffisances de certains dispositifs de contrôle internationaux et une enquête du New York Times sur l'or malgache, notamment les conditions d'extraction et le travail des enfants.

Ces éléments sont importants. Mais ils auraient pu servir de point de départ à une investigation plus approfondie sur les acheteurs, les intermédiaires et les marchés qui absorbent cet or.

Qui l'achète ? Qui vérifie son origine ? Quels établissements financiers accompagnent les transactions ? Quels contrôles effectuent les pays importateurs ? Et quelle part de la valeur produite revient réellement aux communautés et à l'économie malgaches ?

Ces interrogations concernent autant les autorités nationales que les entreprises et les marchés internationaux.

Car un trafic ne peut prospérer durablement sans acheteurs, sans intermédiaires et sans débouchés commerciaux.

Une vieille question : qui définit la vérité sur les richesses africaines ?

Derrière cette controverse apparaît une interrogation plus ancienne sur les rapports entre les pays producteurs de matières premières et les centres internationaux de pouvoir économique.

Les ressources sont extraites dans des territoires où les populations ne bénéficient pas toujours de leur valeur réelle. Les minerais traversent ensuite plusieurs frontières, alimentent des industries de transformation et contribuent à la constitution de patrimoines financiers parfois très éloignés des zones d'extraction.

Ce déséquilibre économique ne signifie pas que toutes les études européennes seraient fausses, ni que tous les opérateurs étrangers participeraient au pillage.

Mais il justifie d'examiner avec attention la façon dont les informations sont produites, interprétées et utilisées dans le débat public.

Lorsqu'une déclaration présidentielle africaine est soumise à une vérification sévère, les limites des données mobilisées pour la contester devraient recevoir la même attention.

Sinon, le risque est de reproduire une asymétrie : les dirigeants des pays producteurs doivent justifier leurs affirmations, tandis que les chiffres issus d'institutions internationales sont reçus comme des références difficilement contestables.

Cette manière de hiérarchiser les sources peut nourrir un sentiment d'ethnocentrisme, même lorsqu'aucune intention de dénigrement n'est établie.

La rigueur journalistique devrait précisément permettre de dépasser ce rapport de défiance.

Car aucune institution, aucun média et aucun dirigeant ne détient à lui seul le monopole de la vérité.

L'exigence de vérité doit être la même pour tous

Il ne s'agit pas de considérer que le président de la Refondation détient nécessairement la vérité.

S'il affirme que 100 tonnes d'or quittent clandestinement Madagascar chaque année, il doit présenter les éléments permettant de comprendre et de vérifier cette estimation.

Une déclaration présidentielle ne saurait se substituer à une enquête.

Mais une étude internationale ne devrait pas non plus devenir incontestable du seul fait qu'elle est publiée par une institution reconnue.

Et surtout, la lutte contre la corruption annoncée à Ivato devra être évaluée à ses résultats : enquêtes effectivement conduites, responsabilités établies, éventuelles sanctions, contrôles renforcés et amélioration vérifiable de la traçabilité des ressources minières.

La fermeté d'un discours ne suffit pas davantage à prouver l'efficacité d'une politique publique.

C'est précisément dans cette exigence commune que devrait se situer le débat.

La véritable question : la souveraineté sur les richesses malgaches

Finalement, que les sorties clandestines d'or atteignent quelques tonnes, plusieurs dizaines de tonnes ou davantage, le problème demeure considérable.

Madagascar possède des ressources aurifères exploitées dans des conditions souvent précaires, tandis qu'une partie de leur commercialisation échappe aux mécanismes de contrôle et de redistribution.

La priorité devrait être d'établir les quantités réellement extraites, d'identifier les circuits de commercialisation, de rendre les transactions vérifiables et de permettre au pays de récupérer les recettes auxquelles il a légalement droit.

C'est aussi dans ce contexte que la déclaration présidentielle du 20 octobre doit être comprise, examinée et discutée.

Le chef de l'État n'intervenait pas seulement pour annoncer un chiffre. Il dénonçait des pratiques de corruption, mettait en cause le fonctionnement des services de contrôle et demandait des changements au sein des administrations.

Ces accusations appellent des preuves et des suites concrètes. Elles ne devraient pas être reléguées derrière une seule controverse statistique.

Le rôle du journalisme est de demander des comptes aux dirigeants. Mais il devrait également demander des comptes à ceux qui exploitent, transportent, achètent et commercialisent les richesses des pays qu'il observe.

Alors, pourquoi tant d'attention portée à un chiffre annoncé par le président malgache, et relativement peu d'investigations supplémentaires sur les mécanismes permettant à l'or clandestin de rejoindre les marchés internationaux ?

La réponse ne se trouve probablement pas dans un simple face-à-face entre 14 et 100 tonnes.

Elle se trouve dans une question beaucoup plus fondamentale :

Madagascar pourra-t-il un jour connaître, contrôler et valoriser ses propres richesses sans dépendre essentiellement des chiffres établis par d'autres ?

Et tant que cette souveraineté économique restera incomplète, une autre question continuera de se poser :

Qui profite réellement de l'or malgache : ceux qui l'extraient, ceux qui le contrôlent, ou ceux qui le commercialisent ?

ℹ️ Avis personnel — Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles et n'engagent que l'auteur. Elles visent à nourrir la réflexion et le débat constructif sur Madagascar.

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