Dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?
Article 7 sur 7
L’idée peut sembler ambitieuse, presque audacieuse : et si Madagascar devenait, à l’échelle de l’océan Indien, un véritable pôle énergétique régional ? La question mérite d’être posée, non par goût des slogans, mais parce que le pays cumule plusieurs atouts : une position stratégique dans le canal du Mozambique, des ressources énergétiques connues ou potentielles, et un besoin urgent de transformer l’énergie en levier de développement. Mais entre le potentiel et la réalité, il y a une condition décisive : Madagascar ne pourra jouer un rôle régional que s’il commence par résoudre ses propres fragilités énergétiques, institutionnelles et logistiques. (International Partnerships)
Dans le cadre de notre dossier spécial consacré aux enjeux énergétiques de Madagascar, Soa i Madagasikara conclut cette série par une réflexion prospective sur la place que le pays pourrait occuper dans la région et dans le monde à venir.
Dans ce septième et dernier volet, nous nous intéressons à une question de fond : Madagascar peut-il devenir un véritable pôle énergétique régional ?
Mais cette ambition n’a de sens qu’à une condition : que les ressources nationales soient mises au service d’une vision stratégique, souveraine et durable du développement. (International Partnerships)
Madagascar a des atouts objectifs
Sur la carte, Madagascar n’est pas un territoire périphérique. L’Union européenne rappelle encore en 2025 que l’île est située dans le sud-ouest de l’océan Indien, séparée du continent africain par le canal du Mozambique, et souligne à la fois sa position stratégique et l’importance de ses ressources naturelles. Cette géographie compte : elle place Madagascar à proximité de routes maritimes majeures et dans un espace régional où la sécurité, la logistique et l’accès à l’énergie deviennent des enjeux de plus en plus sensibles. (International Partnerships)
À cela s’ajoute un fait déjà établi dans ce dossier : Madagascar dispose de ressources identifiées ou potentielles, avec Tsimiroro pour l’huile lourde, Bemolanga pour les grès bitumineux, et Sakoa pour le charbon. L’OMNIS continue de promouvoir le potentiel du bassin de Morondava et la relance de la promotion pétrolière amont. Le pays possède donc, au minimum, une base matérielle pour nourrir une réflexion stratégique. (World Bank)
Mais un pôle énergétique commence par l’énergie chez soi
Il faut cependant écarter toute illusion. Un pays ne devient pas un pôle énergétique régional parce qu’il annonce des ressources. Il le devient lorsqu’il est d’abord capable d’assurer un socle énergétique domestique fiable, abordable et suffisamment robuste pour soutenir sa propre économie. Or Madagascar reste confronté à un déficit énergétique majeur. La Banque mondiale estime que 36 % seulement de la population avait accès à l’électricité en 2022, avec près de 19 millions de personnes encore sans accès, ce qui place le pays parmi les plus grands déficits d’électrification au monde. (World Bank)
Le FMI ajoute que JIRAMA souffre d’une production insuffisante et inefficiente, de pertes élevées sur les réseaux et de tarifs inférieurs aux coûts de revient, avec un poids budgétaire significatif pour l’État. Tant que cette fragilité structurelle n’est pas traitée, parler de puissance énergétique régionale reste prématuré. On ne rayonne pas durablement à l’extérieur quand l’approvisionnement intérieur reste lui-même précaire. (IMF)
Le vrai modèle ne serait pas une rente brute, mais une plateforme énergétique
C’est ici qu’il faut affiner la vision. Si Madagascar devait jouer un rôle régional, ce ne serait probablement pas d’abord comme simple exportateur massif de pétrole brut. Ce scénario reste trop dépendant de la maturité réelle des gisements, des prix internationaux et d’investissements lourds encore incertains. En revanche, le pays pourrait viser un rôle plus crédible de plateforme énergétique et industrielle régionale, articulant plusieurs dimensions : production d’énergie pour son marché intérieur, amélioration des infrastructures, développement logistique, capacité de stockage, services techniques, et intégration progressive à des chaînes de valeur régionales. Cette lecture est cohérente avec le National Energy Compact adopté par Madagascar en janvier 2025, qui vise à accroître fortement l’accès à l’énergie et à mobiliser plus de 7 milliards de dollars d’investissements publics et privés. (World Bank)
Autrement dit, le statut de pôle énergétique régional ne devrait pas être compris comme un fantasme pétrolier, mais comme une capacité structurante : produire davantage, distribuer mieux, réduire la dépendance aux importations, appuyer l’activité industrielle, sécuriser certains flux et devenir un acteur plus crédible dans l’espace de l’océan Indien. (IMF)
Quatre conditions paraissent incontournables
La première condition est la sécurité énergétique intérieure. Sans redressement durable du secteur électrique, sans amélioration du réseau, sans baisse progressive de la vulnérabilité aux combustibles importés et sans rééquilibrage de JIRAMA, aucune ambition régionale ne sera crédible. Les analyses du FMI et de la Banque mondiale convergent sur ce point : le système énergétique malgache reste aujourd’hui un frein majeur à la croissance. (IMF)
La deuxième condition est l’infrastructure. Un pôle énergétique suppose des routes, des ports, du stockage, des réseaux, des capacités de maintenance, des connexions industrielles et une logistique fiable. Même une ressource abondante ne vaut pas grand-chose si elle reste prisonnière d’un déficit d’infrastructures. Les projets soutenus par la Banque mondiale sur l’accès à l’électricité montrent bien que la transformation énergétique malgache passe d’abord par des investissements lourds et concrets. (World Bank)
La troisième condition est la gouvernance. Les articles précédents l’ont montré : sans contrats solides, sans transparence, sans doctrine de contenu local, sans capacité de négociation et sans affectation visible des revenus, la ressource nourrit davantage la captation que la transformation. Cette exigence vaut encore plus si Madagascar veut monter en gamme et devenir un acteur respecté plutôt qu’un simple terrain de concession. (World Bank)
La quatrième condition est la vision nationale de long terme. Il ne suffit pas d’additionner des projets. Il faut relier l’énergie à l’industrialisation, à la formation technique, à la transformation locale, à la sécurité économique et à l’aménagement du territoire. Sans cette vision, même de bons projets restent fragmentés. Avec elle, l’énergie peut devenir un axe de souveraineté. (World Bank)
Le Mozambique Channel peut être une chance, mais pas un destin automatique
La position de Madagascar dans le canal du Mozambique nourrit naturellement les discours stratégiques. Et à juste titre : cette zone est sensible pour les routes maritimes, la sécurité régionale et les calculs des puissances présentes dans l’Indo-Pacifique. Mais la géographie, à elle seule, ne crée pas la puissance. Elle crée une possibilité. Pour transformer cette possibilité en avantage durable, il faut un État capable, des infrastructures, une diplomatie économique et une doctrine nationale lisible. Des analyses stratégiques sur Madagascar dans l’Indo-Pacifique insistent justement sur le fait que sa position attire l’attention des puissances, sans pour autant garantir automatiquement un bénéfice pour le pays lui-même. (Consortium of Indo-Pacific Researchers -)
Madagascar doit donc se méfier d’un piège classique : croire que l’intérêt des autres pour sa position ou ses ressources suffira à produire son développement. Ce serait confondre attractivité et souveraineté. La première peut exister sans la seconde. (International Partnerships)
L’ambition juste : devenir d’abord maître de sa propre trajectoire
La question finale n’est donc pas : Madagascar peut-il rêver grand ?
La réponse est oui. Mais à condition de bien définir la grandeur recherchée.
La bonne ambition ne serait pas de se proclamer demain “émirat énergétique” de l’océan Indien. Elle serait de faire de l’énergie un levier de redressement national, puis, à partir de ce socle, un facteur d’influence régionale. Si Madagascar sécurise son accès à l’électricité, améliore ses infrastructures, valorise intelligemment ses ressources, renforce sa gouvernance et oriente les revenus vers la transformation économique, alors oui, il pourra peser davantage dans la région. Pas seulement par ce qu’il possède, mais par ce qu’il saura organiser. (World Bank)
Ainsi s’achève ce dossier spécial consacré aux enjeux énergétiques de Madagascar. De Bemolanga à Sakoa, de la souveraineté aux contrats, des risques de captation aux promesses de développement, une même idée s’impose : les ressources nationales n’ont de sens que si elles servent un projet national clair, durable et juste.
L’avenir énergétique de Madagascar ne dépendra pas seulement de ce que son sous-sol recèle, mais de la capacité collective à transformer ces richesses en puissance publique, en développement partagé et en souveraineté réelle. (World Bank)
Fin du dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?
À lire aussi dans notre dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?
- Article 1 — Madagascar face au nouvel ordre énergétique mondial : menace ou opportunité ?
- Article 2 — Bemolanga et Tsimiroro : promesses, limites et réalités du pétrole malgache
- Article 3 — Sakoa et le charbon malgache : ressource du passé ou levier stratégique ?
- Article 4 — À qui appartiennent les ressources de Madagascar ? Le droit, la souveraineté et la Nation
- Article 5 — Contrats, investisseurs, partenariats : quelles lignes rouges pour défendre l’intérêt national ?
- Article 6 — Ressources énergétiques et développement : comment éviter la malédiction des matières premières ?
- Article 7 — Et si Madagascar devenait un pôle énergétique régional ? À quelles conditions ?