Dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?
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La guerre autour de l’Iran, les frappes sur des infrastructures énergétiques du Golfe et les tensions dans le détroit d’Ormuz rappellent brutalement une réalité : l’énergie reste au cœur des rapports de force mondiaux. Pour Madagascar, cette nouvelle donne peut rouvrir une question ancienne, presque mythique, celle des ressources stratégiques du pays. Mais entre promesse, convoitise et souveraineté, l’enjeu n’est pas seulement de posséder des richesses : il est de savoir comment les mettre au service de la Nation. (Reuters)
Dans le cadre de notre dossier spécial consacré aux enjeux énergétiques de Madagascar, Soa i Madagasikara ouvre une réflexion de fond sur les ressources stratégiques du pays, les tensions géopolitiques mondiales et les choix qui pourraient peser sur notre avenir collectif.
Dans ce premier volet, nous nous intéressons au nouvel ordre énergétique mondial et à ce qu’il peut signifier pour Madagascar.
Car derrière les crises internationales et les tensions sur l’énergie se pose une question essentielle : Madagascar saura-t-il transformer les bouleversements du monde en opportunité au service de la Nation ?
Quand l’énergie redevient une arme géopolitique
Depuis plusieurs jours, le conflit autour de l’Iran a frappé des installations pétrolières et gazières majeures dans la région du Golfe. Reuters rapporte des dommages et arrêts d’activité sur plusieurs sites critiques, tandis que les marchés ont réagi par une forte hausse des prix du pétrole et du gaz. L’Agence internationale de l’énergie a même décidé une libération exceptionnelle de stocks stratégiques face à l’ampleur du choc. (Reuters)
Le détroit d’Ormuz, passage clé pour une part majeure du commerce mondial d’hydrocarbures, se retrouve une nouvelle fois au centre des inquiétudes. Des États européens, le Japon et d’autres pays ont d’ailleurs publié une déclaration commune sur la sécurité de cette zone maritime, signe que la question n’est pas seulement régionale mais bien mondiale. (Reuters)
Cette séquence rappelle une vérité simple : malgré les discours sur la transition énergétique, le pétrole, le gaz, les routes maritimes, les raffineries et les capacités de stockage restent des instruments majeurs de puissance.
Un monde en tension pousse les investisseurs à chercher ailleurs
Quand les grandes zones de production deviennent instables, les capitaux cherchent de nouvelles marges de sécurité. Cela ne signifie pas que tous les regards se tournent automatiquement vers Madagascar. Mais cela signifie qu’un pays disposant de ressources encore peu exploitées peut redevenir visible dans les calculs stratégiques de compagnies, d’États ou de fonds spécialisés.
Cette hypothèse est d’autant plus crédible que Madagascar possède déjà des dossiers connus, comme Bemolanga, Tsimiroro ou Sakoa, même si leur degré de maturité est très différent. En parallèle, l’État malgache a rouvert une nouvelle phase pour le secteur pétrolier amont en 2026, avec une remise en ordre institutionnelle et la récupération de plusieurs blocs destinés à être remis sur le marché. (Omnis)
Autrement dit, la conjoncture mondiale peut créer une fenêtre. Mais une fenêtre n’est pas une stratégie. Et une ressource potentielle n’est pas encore une puissance nationale.
Madagascar a des ressources, mais aussi une forte vulnérabilité énergétique
C’est là tout le paradoxe malgache. Le pays dispose de ressources potentielles importantes, mais reste lui-même fortement vulnérable sur le plan énergétique. Le FMI souligne la nécessité pour Madagascar de réduire sa dépendance aux combustibles fossiles importés et de renforcer sa sécurité énergétique. Le même diagnostic montre que le secteur électrique pèse lourdement sur les finances publiques, notamment via JIRAMA et le recours aux subventions. (IMF)
La Banque mondiale rappelle de son côté que l’électricité demeure l’un des grands freins au développement du pays. En 2025, elle soulignait encore la faiblesse de l’accès à l’électricité, l’ampleur des coupures et la difficulté pour les entreprises de croître dans un contexte énergétique fragile. Un document de la Banque mondiale indique même qu’environ 19 millions de personnes à Madagascar n’avaient pas accès à l’électricité, ce qui place le pays parmi les plus grands déficits d’électrification au monde. (Banque mondiale)
Cela change profondément la manière de poser le débat. Pour Madagascar, l’énergie n’est pas seulement une question d’exportation future ou de rente à capter. C’est aussi, et peut-être d’abord, une question de sécurité intérieure, de coût de la vie, de capacité productive et de souveraineté économique.
Le retour de Bemolanga dans l’imaginaire national
C’est ici que la chanson reprend tout son sens.
« Rahoviana no hitranga
Asa angamba atsy ho atsy
No ho tonga i Bemolanga
Dia isika tsy ho lany vatsy »
Cette interrogation popularisée par Mahaleo ne renvoie pas seulement à un gisement pétrolier ou bitumineux. Elle traduit une attente plus profonde : celle d’un peuple qui sait, ou croit savoir, que son pays recèle des richesses, mais qui voit ces richesses rester à l’état de promesse lointaine.
Dans le contexte actuel, Bemolanga redevient une métaphore utile. Non pas parce que le projet serait soudain prêt à transformer l’économie nationale du jour au lendemain, mais parce qu’il symbolise la grande question malgache : comment passer de la ressource rêvée à la ressource gouvernée ?
C’est précisément ce que ce dossier spécial propose d’examiner, en distinguant les fantasmes, les réalités techniques, les contraintes économiques et les exigences politiques.
Le vrai enjeu : éviter que l’opportunité se transforme en dépossession
Chaque grande crise mondiale redistribue les cartes. Mais les pays qui en tirent profit ne sont pas nécessairement ceux qui possèdent les ressources les plus abondantes. Ce sont souvent ceux qui disposent d’une doctrine claire, d’institutions capables, d’une vision de long terme et d’une capacité de négociation solide.
Pour Madagascar, le danger n’est donc pas seulement de rater une opportunité. Il est aussi de l’ouvrir sans préparation, et de se retrouver face à des partenaires mieux armés, mieux financés et mieux organisés, capables d’imposer des cadres favorables à leurs intérêts plus qu’à ceux du pays.
Avant même de parler de contrats, de blocs, de royalties ou d’investissements, une ligne de principe doit donc être rappelée : les ressources énergétiques malgaches n’ont de sens que si elles s’inscrivent dans une stratégie nationale de développement, de sécurité énergétique et de souveraineté.
Une opportunité, oui — mais à condition de penser national
Le nouvel ordre énergétique mondial ne garantit rien à Madagascar. Il peut ne rien changer. Il peut aussi faire naître de nouvelles convoitises. Mais il peut également offrir au pays une occasion rare : celle de repenser ses ressources non comme un simple stock à céder, mais comme un levier à organiser.
La bonne question n’est donc pas : Madagascar a-t-il des ressources ?
La bonne question est : Madagascar est-il prêt à défendre l’intérêt national lorsque ces ressources reviendront au centre du jeu ?
Ainsi, le retour des tensions énergétiques mondiales rappelle que Madagascar n’évolue pas en dehors du monde, mais au cœur de rapports de force qui peuvent aussi bien créer des opportunités que de nouvelles dépendances.
Plus que jamais, la question n’est donc pas seulement de savoir si le pays possède des ressources, mais s’il saura les inscrire dans une stratégie lucide, souveraine et orientée vers l’intérêt national.
À suivre dans notre dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?
Article 2 — Bemolanga et Tsimiroro : promesses, limites et réalités du pétrole malgache
À lire aussi dans notre dossier spécial — Énergie : quels enjeux pour Madagascar ?
- Article 1 — Madagascar face au nouvel ordre énergétique mondial : menace ou opportunité ?
- Article 2 — Bemolanga et Tsimiroro : promesses, limites et réalités du pétrole malgache
- Article 3 — Sakoa et le charbon malgache : ressource du passé ou levier stratégique ?
- Article 4 — À qui appartiennent les ressources de Madagascar ? Le droit, la souveraineté et la Nation
- Article 5 — Contrats, investisseurs, partenariats : quelles lignes rouges pour défendre l’intérêt national ?
- Article 6 — Ressources énergétiques et développement : comment éviter la malédiction des matières premières ?
- Article 7 — Et si Madagascar devenait un pôle énergétique régional ? À quelles conditions ?