Illustration conceptuelle d'une famille malgache devant un paysage minier à Madagascar, évoquant le contraste entre richesses naturelles et pauvreté persistante.

MADAGASCAR ET FMI : Plus de quarante ans d'ajustements, toujours la pauvreté ?

Dette, richesses naturelles et souveraineté économique : à l’approche de 2027, quel bilan pour les politiques de développement ?

Madagascar possède du nickel, du cobalt, du graphite, de l’ilménite, des terres agricoles et un patrimoine naturel exceptionnel. Pourtant, en 2022, plus de trois habitants sur quatre vivaient sous le seuil national de pauvreté.

Depuis les années 1980, les programmes d’ajustement structurel, les stratégies de réduction de la pauvreté et les accords de financement se sont succédé. Leurs objectifs affichés ont évolué : stabiliser l’économie, assainir les finances publiques, libéraliser les marchés, développer le secteur privé, renforcer les institutions, puis favoriser une croissance inclusive et durable.

Mais une question demeure : quels résultats ces politiques ont-elles réellement produits dans la vie des Malgaches ?

En 2027, les programmes de financement conclus avec le Fonds monétaire international (FMI) en juin 2024 arriveront à leur échéance initiale.

Cette date offre l'occasion de rouvrir un débat plus profond : celui de la capacité de Madagascar à définir et financer son propre modèle de développement.

Les ajustements structurels : une histoire de plus de quarante ans

Les premiers accords de stabilisation conclus avec le FMI au début des années 1980 ouvrent une longue période de réformes économiques.

Ces politiques cherchent notamment à rétablir les équilibres budgétaires et extérieurs, à réduire certaines interventions publiques, à libéraliser les échanges et à encourager l’investissement privé.

Elles interviennent dans un contexte déjà difficile. Au cours des années 1970 et au début des années 1980, la production par habitant avait fortement diminué, sous l'effet notamment des difficultés économiques et des politiques nationales de cette période.

Les programmes d’ajustement ont produit certaines améliorations macroéconomiques à la fin des années 1980. La croissance par habitant a temporairement repris, avant d’être interrompue par la crise politique de 1991.

Ce constat impose une première nuance : les résultats n’ont pas été uniformément négatifs à toutes les périodes. Mais les progrès enregistrés n’ont pas débouché sur une amélioration durable du niveau de vie de la majorité de la population.

Dès novembre 2000, dans un document officiel consacré à la réduction de la pauvreté, les autorités malgaches reconnaissaient les résultats mitigés d’environ vingt années d’ajustement structurel.

Le document soulignait les difficultés persistantes dans l’éducation, la santé et l’accès à l’eau potable.

Il estimait également que la pauvreté concernait environ 59 % de la population en 1985, 70 % en 1993 et 71,3 % en 1999.

Les méthodes statistiques de ces enquêtes historiques ne sont pas entièrement identiques à celles utilisées aujourd'hui. Leur succession souligne néanmoins un phénomène déjà identifié à l’époque : les améliorations des grands indicateurs économiques ne se traduisaient pas suffisamment dans les conditions de vie.

Le problème était donc officiellement reconnu il y a vingt-six ans. Pourquoi est-il encore d’actualité ?

Une pauvreté qui résiste aux changements de programmes

Les données récentes de la Banque mondiale dressent un constat particulièrement préoccupant.

En 2022, 75,2 % de la population vivait sous le seuil national de pauvreté, contre 72,9 % en 2012.

Derrière ces pourcentages, le nombre de personnes pauvres est passé d’environ 15,4 millions à 21,1 millions en dix ans.

La situation des villes est également révélatrice : la pauvreté urbaine est passée de 42,2 % en 2012 à 55,5 % en 2022.

Dans les campagnes, elle touchait encore 79,9 % de la population en 2022.

Mais un indicateur historique mérite une attention particulière.

Selon une publication de la Banque mondiale de 2025, le PIB réel par habitant, exprimé en dollars constants de 2015, est passé de 812 dollars en 1960 à 456 dollars en 2024.

Cela représente une diminution d’environ 44 %.

Cet indicateur ne mesure ni l’ensemble du bien-être social ni la répartition des revenus. Il permet toutefois de constater que la production économique par habitant reste très inférieure à son niveau de 1960.

Sur la même période, de nombreux pays ont considérablement amélioré leur productivité et leurs niveaux de vie.

Madagascar a donc connu des phases de croissance, mais sans parvenir à transformer durablement sa trajectoire économique par habitant.

Ce décalage entre les objectifs annoncés et les résultats sociaux mérite une évaluation publique approfondie.

Le coût social : quand les équilibres financiers ne suffisent pas

Les politiques d’ajustement ont longtemps privilégié des objectifs mesurables : réduction des déficits, maîtrise des dépenses, stabilité monétaire, réformes fiscales ou amélioration des balances extérieures.

Ces indicateurs sont importants pour le fonctionnement d'une économie.

Mais ils ne disent pas, à eux seuls, si une famille mange mieux, si un enfant peut terminer sa scolarité ou si un malade accède aux soins.

Les documents officiels des années 1990 reconnaissaient déjà les difficultés sociales accompagnant les ajustements et la nécessité de programmes spécifiques pour en atténuer les effets.

Des mécanismes sociaux ont progressivement été introduits : fonds sociaux, programmes éducatifs, dispositifs de protection et mesures d'accompagnement des populations vulnérables.

Pourtant, leur portée est restée limitée.

La Banque mondiale relève dans son évaluation de 2024 que près de 40 % des enfants de moins de cinq ans souffraient d'un retard de croissance.

Dans les ménages vivant principalement d’une agriculture de subsistance peu productive, la pauvreté demeure particulièrement répandue.

La question fondamentale dépasse donc le simple respect des objectifs financiers.

Une réforme peut améliorer certains comptes publics sans produire immédiatement une amélioration mesurable des conditions de vie.

Elle peut aussi entraîner des coûts sociaux à court terme, notamment lorsqu’elle modifie les prix de l’énergie, les dépenses publiques ou les conditions d’accès à certains services.

Ce constat ne permet pas d’attribuer automatiquement l’ensemble des difficultés sociales aux ajustements structurels. Mais il oblige à évaluer leurs conséquences réelles, y compris lorsqu’elles n’apparaissent pas dans les principaux indicateurs macroéconomiques.

La dette : un financement qui engage aussi les générations suivantes

En 2004, Madagascar a bénéficié d’un important allègement de dette dans le cadre de l’initiative pour les pays pauvres très endettés. D’autres annulations multilatérales ont suivi en 2006.

Ces décisions ont réduit une partie des obligations financières du pays.

Mais elles n’ont pas fait disparaître ses besoins de financement.

En juin 2024, le FMI a approuvé deux nouveaux programmes sur 36 mois : environ 337 millions de dollars au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC) et 321 millions de dollars au titre de la Facilité pour la résilience et la durabilité (FRD).

Le 30 septembre 2026, un décaissement supplémentaire d'environ 155 millions de dollars a été autorisé dans le cadre de ces accords.

L’enjeu n’est pas seulement le montant des sommes empruntées.

Une dette doit être analysée en fonction de son coût, de ses échéances, de la capacité de remboursement et de l’utilisation des fonds.

Un emprunt consacré à un investissement productif peut contribuer au développement futur. À l’inverse, une dette mal employée peut peser durablement sur les finances publiques.

Les prêts concessionnels accordés à Madagascar comportent des conditions généralement plus favorables que les financements commerciaux. Cela ne supprime cependant pas les obligations de remboursement.

Et lorsque les ressources fiscales sont limitées, chaque engagement financier doit être concilié avec les besoins immédiats de la population.

La souveraineté juridique d’un État ne signifie pas qu’il dispose d’une liberté budgétaire illimitée.

Un pays riche en minerais, mais comment la richesse est-elle partagée ?

Le paradoxe malgache apparaît également dans le secteur extractif.

Madagascar dispose de ressources importantes en nickel, cobalt, graphite, ilménite, chrome et autres minerais.

Selon le rapport ITIE 2023, les exportations de produits miniers représentaient provisoirement 49,2 % de la valeur des exportations nationales cette année-là, soit environ 1,56 milliard de dollars.

La contribution du secteur extractif au PIB réel atteignait 4,6 % en 2023, selon les données du ministère de l’Économie et des Finances reprises dans le rapport.

Sur le plan fiscal, les contributions identifiées pour les 88 entreprises extractives retenues dans le champ du rapport atteignaient environ 320,3 milliards d’ariary, soit 5,83 % des recettes fiscales totales.

Ces chiffres ne doivent pas être comparés comme s’ils représentaient différentes parts d’un même montant : exportations, valeur ajoutée et recettes fiscales constituent trois mesures économiques distinctes.

Le montant exporté ne correspond pas au bénéfice des entreprises. Les recettes de l’État dépendent des régimes fiscaux, des coûts, des exonérations et des règles applicables.

Mais les données soulèvent une interrogation légitime :

Comment s'assurer que l'exploitation des ressources naturelles contribue effectivement au financement des services publics, au développement industriel et à l’amélioration des conditions de vie ?

La question concerne aussi la place de la transformation locale, les emplois, les achats auprès des entreprises malgaches et les retombées dans les régions minières.

Exporter des matières premières ne garantit pas, à lui seul, la création d’une prospérité largement partagée.

Contrats miniers : la transparence reste un chantier

Le rapport ITIE 2023 ne présente pas seulement des chiffres de production ou de recettes.

Il examine également l'accès aux contrats, aux licences et aux informations sur les propriétaires des entreprises extractives.

Le nouveau Code minier prévoit des obligations de transparence. Mais le rapport indique que certaines modalités de publication des cahiers des charges miniers restent en discussion.

Il mentionne également des contrats pétroliers classés confidentiels et les difficultés techniques rencontrées pour la mise à disposition publique de documents environnementaux.

Autre enjeu : l’identification des véritables propriétaires des entreprises extractives.

Les dispositifs de déclaration des bénéficiaires effectifs ont été renforcés, mais le rapport ITIE signale encore des travaux nécessaires pour rendre les données suffisamment accessibles et fiables.

La transparence doit également concerner les sommes destinées aux collectivités territoriales.

Les redevances et ristournes minières peuvent contribuer au financement des territoires concernés. Toutefois, le rapport relève des difficultés de rapprochement entre certaines sommes théoriquement réparties et les transferts réellement constatés.

Ces insuffisances documentaires ne démontrent pas, à elles seules, l’existence d’un détournement.

Elles mettent en évidence un problème de contrôle démocratique.

Comment les citoyens peuvent-ils évaluer les retombées des exploitations minières s'ils ne disposent pas d'informations complètes sur les obligations des entreprises, les recettes et leur utilisation ?

La richesse du sous-sol ne devient une richesse collective que si ses bénéfices peuvent être identifiés, contrôlés et investis.

Réussite macroéconomique et progrès social : deux évaluations différentes

Les accords conclus avec le FMI ne se limitent pas à des mesures d'austérité.

Le programme 2024–2027 prévoit également des actions visant à renforcer l'administration fiscale, la gouvernance, les investissements publics et la protection sociale.

Le rapport de juillet 2024 fixe notamment un objectif d'élargissement du registre social à 600 000 ménages, contre 81 278 couverts par la phase pilote mentionnée dans le document.

Il prévoit aussi un suivi des dépenses sociales.

Ces objectifs doivent être pris en compte lorsqu'on évalue le programme.

Mais annoncer une protection sociale n’équivaut pas à démontrer qu’elle a effectivement atteint les familles concernées.

De même, augmenter les recettes fiscales n'indique pas encore comment les ressources supplémentaires ont été utilisées.

En septembre 2026, le FMI demandait notamment d'accélérer le redressement de la JIRAMA et d'appliquer entièrement le mécanisme automatique de tarification des carburants d'ici janvier 2027, avec des mesures ciblées pour les ménages vulnérables.

Ces réformes poursuivent des objectifs budgétaires et économiques identifiables. Elles soulèvent également la question de leur calendrier et de leurs conséquences sociales.

Il faudrait donc examiner simultanément deux catégories de résultats.

Les résultats financiers : recettes publiques, déficits, dette, inflation, stabilité des entreprises publiques et efficacité des dépenses.

Les résultats sociaux : pouvoir d'achat, accès à l'électricité, emploi, pauvreté, santé, éducation, protection des ménages vulnérables et développement des territoires.

Un programme peut atteindre certains objectifs financiers tout en affichant des résultats sociaux insuffisants. Il peut également permettre des progrès dans certains domaines sans résoudre les difficultés structurelles du pays.

C’est pourquoi son bilan ne devrait pas être résumé à une appréciation unique.

FMI, gouvernements malgaches : des responsabilités à examiner

Une lecture sérieuse de l’histoire économique malgache ne peut attribuer toutes les difficultés du pays à une seule institution.

Les programmes ont été négociés et acceptés par les autorités successives. Leur mise en œuvre dépend également des administrations nationales, des décisions budgétaires, de la gouvernance et des capacités d'exécution.

Madagascar a connu plusieurs crises politiques majeures, des chocs climatiques, des difficultés de production et une croissance démographique rapide.

Ces facteurs ont influencé son développement indépendamment des accords financiers.

Mais reconnaître ces responsabilités nationales ne dispense pas d'examiner les politiques soutenues par les bailleurs internationaux.

Les conditions retenues étaient-elles adaptées au contexte ? Les mesures sociales ont-elles été suffisantes ? Les objectifs étaient-ils réalistes ? Les résultats annoncés ont-ils été atteints ?

Ces questions doivent être posées aussi bien aux gouvernements qu’aux institutions qui ont accompagné les réformes.

Une évaluation véritablement utile devrait permettre de distinguer les mesures efficaces, les résultats insuffisants et les engagements qui n'ont pas été correctement appliqués.

2027 : un rendez-vous pour repenser la souveraineté économique ?

L’échéance des programmes FEC et FRD en 2027 ne fera pas disparaître la dette de Madagascar.

Elle ne mettra pas non plus fin à ses relations avec les institutions financières internationales.

Mais elle constitue un moment possible pour examiner le bilan des politiques passées et débattre des orientations économiques futures.

Le débat sur la souveraineté ne se résume pas à accepter ou à refuser les financements extérieurs.

Un État peut coopérer avec des partenaires internationaux tout en cherchant à accroître ses propres capacités de décision.

La question est de savoir quels moyens économiques permettraient réellement cette autonomie : une production nationale plus importante, des recettes publiques mieux collectées, une valorisation accrue des ressources, des institutions transparentes et des services publics efficaces.

Elle exige aussi de débattre de la répartition des efforts et des bénéfices entre les différentes catégories de la population.

Le passé montre que des réformes peuvent être engagées, des financements obtenus et des indicateurs améliorés sans que la pauvreté recule suffisamment.

Cette expérience doit nourrir le débat sur les politiques futures.

La véritable indépendance économique ne se décrète pas à l'échéance d'un accord. Elle se construit à travers la capacité d’un pays à financer ses priorités et à améliorer durablement les conditions de vie de sa population.

Plus de quarante ans après les premiers programmes d’ajustement, les chiffres justifient un examen approfondi de leurs résultats.

Et, à l'approche de 2027, une question reste ouverte :

Madagascar saura-t-il transformer cette échéance en occasion de débattre d'un développement réellement adapté à ses ressources, à son histoire et aux aspirations de sa population ?


Sources principales

ℹ️ Avis personnel — Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles et n'engagent que l'auteur. Elles visent à nourrir la réflexion et le débat constructif sur Madagascar.

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