Madagascar est souvent présenté comme un pays marqué par ses « ethnies », appelées localement foko. Cette lecture, bien qu’ancrée dans les discours courants, est en réalité réductrice et parfois trompeuse.
Contrairement à de nombreux pays où les appartenances ethniques reposent sur des différences linguistiques, culturelles et parfois génétiques profondes, Madagascar présente une configuration singulière : une langue commune, un socle historique partagé, et une origine largement entremêlée. Les foko renvoient ainsi davantage à des ancrages géographiques, des pratiques culturelles et des constructions historiques qu’à des fractures ethniques au sens strict.
Une diversité réelle, mais une identité profondément commune
Madagascar est riche de ses particularités régionales. Les modes de vie, les traditions, les rapports au territoire ou aux ancêtres peuvent varier d’une région à l’autre. Cette diversité existe bel et bien. Mais elle ne doit pas être confondue avec une division structurelle de la nation.
Au fond, Madagascar apparaît moins comme un pays d’ethnies séparées que comme un pays de variations culturelles d’une même identité. Cette nuance est essentielle, car elle change profondément la lecture politique du pays.
Dans les faits, les foko sont absents des logiques de pouvoir réel
Dans le monde des affaires, dans les réseaux d’influence, comme dans les alliances politiques, les appartenances aux foko sont, en pratique, largement transparentes. Les intérêts se construisent de manière transversale, au-delà des origines régionales. Les acteurs du pouvoir et de l’argent savent parfaitement collaborer entre eux lorsqu’il s’agit de préserver leurs positions, défendre leurs avantages ou partager des opportunités.
Autrement dit, dans les mécanismes réels de captation du pouvoir, les foko ne constituent pas une ligne de fracture décisive. Les alliances se nouent d’abord autour d’intérêts, de réseaux et d’objectifs communs, non autour d’une appartenance identitaire stricte.
Une instrumentalisation classique lorsque le pouvoir vacille
Et pourtant, dès que certaines positions deviennent fragiles, le registre des foko réapparaît dans le débat public. Ce qui demeure invisible dans les logiques d’enrichissement et de prédation redevient soudain visible dans les discours de mobilisation ou de diversion.
Cette mécanique est connue. Elle traverse l’histoire moderne de Madagascar. Lorsque les équilibres politiques se tendent, certains responsables ou soutiens réactivent les appartenances régionales, culturelles ou identitaires afin de rallier, opposer, détourner l’attention ou fragiliser l’adversaire. Il ne s’agit pas d’un phénomène spontané, mais bien d’un levier politique utilisé de manière opportuniste.
Quand il s’agit de remplir les poches, les foko disparaissent. Quand les sièges vacillent, ils réapparaissent.
Le problème n’est pas la diversité, mais l’usage politique qui en est fait
Cette réalité doit être posée clairement : Madagascar n’a pas un problème ethnique au sens où certaines sociétés peuvent être durablement structurées par des oppositions tribales, confessionnelles ou raciales. Le problème est ailleurs. Il réside dans l’usage politique des appartenances, dans leur instrumentalisation au service d’intérêts personnels et privés.
La diversité malgache n’est pas une faiblesse. Elle n’est pas en elle-même un facteur de blocage. Ce qui fragilise le pays, c’est l’absence d’un cadre suffisamment juste, stable et respecté pour empêcher que les identités deviennent des outils de manipulation lorsque les circonstances l’exigent.
Le contraste avec d’autres pays est éclairant
De nombreux pays vivent avec des identités régionales, culturelles ou linguistiques fortes sans sombrer dans une instabilité chronique. En France, les identités bretonne, alsacienne ou corse subsistent dans un cadre national qui demeure solide. Aux États-Unis, certains revendiquent volontiers leur identité texane ou californienne, sans que cela remette fondamentalement en cause l’existence de l’ensemble fédéral.
Le cas le plus abouti reste sans doute celui de la Suisse. Ce pays rassemble plusieurs langues, plusieurs cultures et plusieurs espaces historiques distincts, tout en demeurant l’un des plus stables au monde. Cette stabilité ne repose pas sur l’effacement des différences, mais sur la clarté des règles, le partage du pouvoir, la confiance institutionnelle et la culture du compromis.
La leçon est simple : la diversité n’est pas le problème. Ce sont les règles du jeu, leur respect, et la qualité de la construction politique qui font la différence.
Madagascar a donc moins un problème d’identité qu’un problème de gouvernance
Madagascar dispose même, en comparaison, d’une base commune particulièrement forte. Une langue largement partagée, une histoire profondément entremêlée, un imaginaire collectif commun, des références sociales et culturelles proches : autant d’éléments qui devraient constituer un socle puissant d’unité.
Si malgré cela les crises se répètent, si les retours en arrière demeurent fréquents, c’est bien que la question centrale n’est pas identitaire. Elle est institutionnelle, politique et morale. Elle touche à la manière dont le pouvoir est conçu, exercé, accaparé et défendu.
La refondation devient alors une nécessité
La refondation de Madagascar ne peut pas se limiter à un changement d’hommes ou de circonstances. Elle suppose un changement radical de regard et d’approche. Tant que le pays restera prisonnier de logiques de captation, de réflexes de prédation et d’instrumentalisation opportuniste des identités, le cycle se répétera : conquête du pouvoir, consolidation de réseaux, crispation, tensions, retour en arrière.
Rompre ce cycle exige davantage qu’un simple ajustement. Cela suppose de replacer l’intérêt général au centre, de clarifier les règles, de restaurer la responsabilité politique, et de sortir définitivement de ces usages tactiques de la diversité nationale.
Madagascar ne souffre pas de sa diversité. Il souffre de la manière dont certains s’en servent lorsque leurs intérêts sont menacés.
Conclusion
Le débat sur les foko ne doit pas masquer l’essentiel. Dans la réalité du pouvoir, des affaires et des alliances, ces appartenances s’effacent souvent devant les intérêts. Elles réapparaissent surtout lorsque certains cherchent à protéger une position fragilisée ou à détourner le regard du véritable problème.
La vraie question pour Madagascar n’est donc pas de savoir comment gérer une prétendue fracture ethnique. Elle est de savoir comment bâtir enfin un cadre politique juste, clair et respecté, capable de mettre un terme à cette sempiternelle tentation du retour en arrière au profit d’intérêts particuliers.
C’est à cette condition seulement que la refondation pourra devenir autre chose qu’un mot : une trajectoire nationale.