Madagascar se prépare à une évaluation internationale décisive en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, sous l’égide des standards du GAFI et de son organe régional, l’ESAAMLG.
Un examen technique… dans un contexte politique lourd
Sur le papier, l’initiative est salutaire. Le blanchiment d’argent alimente la criminalité organisée, fragilise les économies et mine la confiance dans les institutions. Aucun État ne peut durablement se développer en tolérant des flux financiers illicites.
Mais une question s’impose, incontournable et dérangeante :
peut-on mener une lutte crédible contre le blanchiment dans un pays où la gabegie et la corruption sont perçues comme systémiques, y compris au sommet de l’État ?
Une capacité technique réelle, mais politiquement contrainte
Oui, un État peut — techniquement — mettre en place des mécanismes de lutte contre le blanchiment :
- cellules de renseignement financier,
- dispositifs de déclaration de transactions suspectes,
- lois et règlements conformes aux standards internationaux,
- formations et coopérations avec des partenaires étrangers.
Ces outils existent parfois même dans des pays très fragiles sur le plan de la gouvernance. Ils sont souvent portés par des cadres compétents, parfois intègres, travaillant sous forte pression internationale.
Mais cette capacité technique se heurte rapidement à une limite majeure : la volonté politique réelle.
Le plafond de verre de la corruption systémique
Lorsque la corruption devient :
- structurelle,
- hiérarchisée,
- protégée par l’impunité,
la lutte contre le blanchiment se transforme en exercice asymétrique.
Dans ce contexte :
- certaines enquêtes n’aboutissent jamais,
- certains dossiers ne franchissent pas les étages du pouvoir,
- certaines catégories d’acteurs deviennent de fait intouchables.
La lutte contre le blanchiment s’applique alors aux marges, rarement au cœur du système. Elle vise les acteurs faibles, jamais les réseaux puissants. Elle devient sélective.
Conformité de façade ou transformation réelle ?
Les évaluations internationales distinguent deux niveaux :
- La conformité juridique (existence de lois, institutions, procédures),
- L’effectivité réelle (enquêtes, poursuites, condamnations, confiscations).
Beaucoup d’États réussissent le premier niveau. Très peu franchissent le second lorsque la corruption touche les élites politiques et économiques.
Dans ces cas-là, la lutte contre le blanchiment sert surtout à :
- rassurer les partenaires internationaux,
- éviter une inscription sur une liste défavorable,
- préserver l’accès aux circuits financiers mondiaux.
Mais elle ne remet pas en cause les pratiques profondes.
Une contradiction morale et institutionnelle
Il y a une contradiction fondamentale à vouloir :
- traquer l’argent suspect des citoyens, des entreprises ou de la diaspora,
tout en
- refusant d’interroger l’origine des fortunes liées au pouvoir.
On ne peut pas durablement exiger la transparence en bas tout en organisant l’opacité en haut.
À terme, cette incohérence discrédite l’ensemble du dispositif.
Madagascar face à un choix
L’enjeu dépasse largement un simple examen technique.
Il s’agit de savoir si la lutte contre le blanchiment est :
- un outil diplomatique temporaire,
ou
- un levier de refondation de la gouvernance publique.
Sans indépendance réelle de la justice, sans protection des lanceurs d’alerte, sans volonté d’aller au bout des dossiers sensibles, cette lutte restera fragile, réversible et incomplète.
Conclusion
Une lutte anti-blanchiment qui s’arrête aux portes du pouvoir n’est pas une réforme : c’est une mise en scène.
La crédibilité commence le jour où les mêmes règles s’appliquent à tous — y compris à ceux qui gouvernent.