Depuis quelques jours, une même information circule et se répète dans l’espace médiatique :
le secteur privé malgache et français, à travers le Groupement des Entreprises de Madagascar (GEM) et MEDEF International (MEDEFI), aurait identifié 29 projets structurants, mobilisant près de 2,9 milliards d’euros d’investissements sur la période 2026–2030.
Les articles parlent de relance, de dynamique, de signal fort pour l’économie, voire de victoire pour Madagascar.
L’annonce est impressionnante. Les chiffres sont flatteurs. Les perspectives d’emplois sont mises en avant.
Mais au-delà de l’enthousiasme immédiat, une question mérite d’être posée sereinement :
victoire pour qui, et à quelles conditions ?
Une information factuelle… et largement reprise
Les éléments communiqués sont clairs :
- 29 projets identifiés
- 4 secteurs clés : énergie, infrastructures durables, numérique/compétences, tourisme
- 14 projets dits bancables, prêts à être lancés rapidement
- Un volume d’investissement estimé à 2,9 milliards d’euros
- Des retombées attendues en termes d’emplois et d’activité économique
Pris isolément, ces éléments sont positifs.
Ils traduisent une volonté du secteur privé d’investir, dans un pays qui manque cruellement d’infrastructures de base.
Mais l’erreur serait de confondre annonce d’investissement et gain automatique pour la population.
Ce que cette annonce n’est pas
Avant d’aller plus loin, il faut écarter certaines confusions :
- Ce n’est pas un programme de dons
- Ce n’est pas une aide internationale désintéressée
- Ce n’est pas un plan financé par l’État au profit exclusif des citoyens
Il s’agit d’un portefeuille d’investissements privés, structurés autour de projets jugés rentables, sécurisés et exploitables sur le long terme.
Autrement dit :
👉 ces acteurs investissent parce qu’ils y trouvent un intérêt économique clair.
C’est normal.
Mais cela change complètement la lecture politique et citoyenne de l’annonce.
L’enjeu réel : la contrepartie implicite
Dans tout projet d’infrastructure, la question centrale n’est jamais seulement “combien ?”
Elle est : “dans quelles conditions ?”
Car derrière ces investissements se jouent plusieurs contreparties :
- des concessions longues
- des marchés captifs (eau, électricité, services essentiels)
- des garanties publiques ou réglementaires
- un accès privilégié au marché malgache
Ce sont ces contreparties — rarement mises en avant dans les communiqués — qui déterminent si un projet sert durablement l’intérêt national ou s’il crée une nouvelle dépendance.
Le vrai test : la capacité de négociation de l’État
La question clé n’est donc pas de savoir si ces investissements sont bons ou mauvais en soi.
Elle est de savoir :
- Qui fixe les règles du jeu ?
- Qui contrôle les tarifs à long terme ?
- Qui porte le risque en cas d’échec ?
- Qui maîtrise l’exploitation et la maintenance ?
- Qui récupère l’infrastructure à la fin des concessions ?
Sans un État stratège, compétent et ferme, même un projet “structurant” peut devenir :
- coûteux pour les usagers,
- peu redistributif,
- durablement déséquilibré.
Et les intérêts des Malgaches dans tout cela ?
C’est ici que le débat doit se recentrer.
Les bénéfices pour la population ne sont pas automatiques.
Ils ne dépendent pas du montant investi, mais des conditions contractuelles et institutionnelles.
Les vrais intérêts des Malgaches seraient notamment :
- un accès réel et abordable à l’eau et à l’électricité
- des emplois qualifiés et durables, pas uniquement temporaires
- un transfert effectif de compétences vers les acteurs locaux
- une souveraineté progressive sur les infrastructures stratégiques
- une transparence sur les contrats et les concessions
Sans ces éléments, les projets peuvent créer de l’activité… sans créer de souveraineté.
Une opportunité, pas une victoire acquise
Ces investissements peuvent être une opportunité réelle pour Madagascar.
Mais une opportunité n’est jamais une victoire en soi.
La victoire ne se mesure pas :
- au nombre de milliards annoncés,
- ni au nombre de communiqués enthousiastes.
Elle se mesure :
- à la capacité du pays à défendre son intérêt à long terme,
- à transformer l’investissement privé en levier de développement national,
- à éviter que les infrastructures essentielles ne deviennent des rentes verrouillées.
Rester lucides pour rester souverains
Saluer l’initiative sans naïveté.
Accueillir l’investissement sans renoncer à l’exigence.
Encourager le développement sans abandonner la souveraineté.
C’est à ce prix que ces projets pourront réellement servir Madagasikara —
non comme un slogan, mais comme une trajectoire collective.