Le PRRM Michaël Randrianirina en visite officielle en Guinée équatoriale, au cœur d’une réflexion sur l’énergie, la gouvernance des ressources et l’avenir énergétique de Madagascar

Guinée équatoriale, énergie et mirage rentier : ce que révèle la visite du PRRM pour Madagascar

La visite du PRRM Michaël Randrianirina en Guinée équatoriale intervient à un moment singulier. Au même instant, à Madagascar, le débat sur l’avenir énergétique du pays vient d’être relancé par notre dossier spécial consacré à la gestion des ressources, à la souveraineté énergétique et aux conditions d’un véritable développement national. Ce télescopage entre actualité diplomatique et réflexion de fond mérite attention. Car derrière les images protocolaires, une question s’impose : quel modèle Madagascar veut-il vraiment regarder lorsqu’il parle d’énergie et d’exploitation des ressources ?

Une visite diplomatique à forte portée symbolique

Le déplacement du PRRM à Malabo, les 26 et 27 mars 2026, n’avait rien d’anodin. Les autorités équato-guinéennes ont confirmé l’arrivée d’une délégation malgache dans le cadre de la XIe Cumbre ACP, tandis que la presse malgache a présenté cette visite comme une séquence diplomatique importante, marquée par une rencontre entre Michaël Randrianirina et Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Le site du parti au pouvoir en Guinée équatoriale évoque même des discussions entre délégations autour d’« accords de coopération ».

Côté malgache, deux lectures ressortent. La première est officielle et positive : le PRRM dit vouloir poser les bases d’une « amitié durable » entre Madagascar et la Guinée équatoriale, avec en ligne de mire des coopérations dans des secteurs comme la pêche, le tourisme et les échanges économiques. 2424.mg rapporte cette volonté de bâtir une relation « structurée » et « tournée vers l’avenir ».

La seconde lecture est plus politique. Selon L’Express de Madagascar, ce déplacement s’inscrit aussi dans une offensive diplomatique visant à plaider le retour de Madagascar dans les activités de l’Union africaine. Le journal explique que le chef de l’État cherchait à mobiliser des soutiens africains dans le contexte des sanctions qui frappent encore le pays au sein de l’UA.

Autrement dit, cette visite ne relevait pas seulement du protocole ou de la courtoisie bilatérale. Elle participait aussi d’une stratégie de repositionnement régional, à un moment où Madagascar cherche à sortir de son isolement diplomatique.

Le signal énergétique envoyé depuis Malabo

Mais c’est un autre aspect de la visite qui retient particulièrement l’attention : la dimension énergétique. Des publications relayant la communication officielle autour du déplacement indiquent qu’après une visite du complexe de Punta Europa, la Présidence a mis en avant une réflexion stratégique sur l’exploitation pétrolière et gazière malgache. Cette séquence a donc été présentée, au moins en communication, comme une source d’inspiration possible pour Madagascar.

Or Punta Europa n’est pas un site quelconque. La Banque mondiale le décrit encore comme une pièce centrale de la stratégie gazière équato-guinéenne, le pays cherchant à se positionner comme hub de traitement du gaz grâce à ces installations. En d’autres termes, ce que le PRRM est allé voir à Malabo, ce n’est pas seulement une infrastructure industrielle, mais l’un des symboles de la politique énergétique d’un État rentier d’Afrique centrale.

Sur le plan strictement technique, la démarche peut se comprendre. Un pays comme Madagascar a intérêt à observer des installations existantes, à s’informer sur les chaînes de valeur, sur la transformation, sur les infrastructures, sur la logistique et sur les conditions de valorisation des hydrocarbures. Visiter un site énergétique n’a, en soi, rien de choquant. Le problème commence quand la visite glisse de l’observation technique vers l’admiration politique implicite.

La vraie question : voir une installation ou regarder un modèle ?

C’est ici que la visite devient politiquement sensible. Car la Guinée équatoriale est précisément l’un des cas africains les plus souvent cités lorsqu’il est question de rente pétrolière, de concentration du pouvoir, de faible redistribution et de gouvernance contestée. La Banque mondiale souligne qu’en dépit de ses richesses, le pays reste confronté à une pauvreté élevée : environ 57 % de la population vivait encore sous le seuil de pauvreté en 2024 selon ses estimations, tandis que les perspectives de croissance pour 2025-2027 restent négatives dans un contexte de déclin de la production d’hydrocarbures.

Le contraste est brutal : un pays riche en pétrole et en gaz, doté d’infrastructures énergétiques de haut niveau, mais dont la richesse n’a manifestement pas produit une prospérité largement partagée. C’est tout le paradoxe de l’économie de rente. La ressource existe, les installations existent, les recettes ont existé ; pourtant le développement social, lui, reste limité et fragile.

Le FMI, dans son rapport 2025, va dans le même sens. L’institution reconnaît des réformes et un ajustement budgétaire, mais souligne aussi un point lourd de signification : contrairement à des engagements anciens, les autorités n’ont pas publié les déclarations de patrimoine des hauts responsables publics. Le FMI présente cela comme un recul notable en matière de gouvernance et de transparence dans le secteur extractif.

D’autres sources institutionnelles sont tout aussi sévères. Le département d’État américain note en 2025 que la gouvernance y est faible et que le risque de corruption y est perçu comme largement répandu. Ce jugement ne relève donc pas seulement de commentaires militants ou de polémiques médiatiques : il renvoie à une appréciation internationale récurrente sur la faiblesse des institutions et la vulnérabilité du pays à la captation de la rente.

L’ombre persistante des biens mal acquis

À cela s’ajoute un élément impossible à ignorer : les affaires de biens mal acquis, qui ont longtemps occupé l’espace médiatique français et international, continuent de peser sur l’image du régime équato-guinéen. En septembre 2025, la Cour internationale de Justice a rejeté la demande de mesures conservatoires présentée par la Guinée équatoriale dans son contentieux contre la France concernant l’immeuble du 42 avenue Foch à Paris. Cette affaire touche directement Teodorín Nguema Obiang Mangue, vice-président du pays et fils du président, déjà condamné en France dans le volet pénal lié au détournement de fonds publics et au blanchiment.

Ce rappel est essentiel, car il empêche toute lecture naïve de la visite. Lorsqu’un dirigeant malgache se rend dans un pays pétrolier pour visiter un site énergétique et évoquer, même implicitement, l’exploitation des ressources nationales, il ne peut pas être indifférent au contexte politique et moral qui entoure ce pays. La question n’est pas seulement : comment produire ? La question est aussi : pour qui produit-on, avec quelles règles, avec quelle transparence et avec quelle redistribution ?

Pourquoi cette séquence résonne si fort à Madagascar

C’est précisément pour cela que le télescopage avec notre dossier spécial est si frappant. Toute la réflexion engagée ces derniers jours sur les ressources énergétiques de Madagascar tournait autour d’un point fondamental : l’énergie ne vaut comme richesse nationale que si elle est gouvernée dans l’intérêt collectif.

La visite de Malabo vient, en un sens, donner chair à cette interrogation. Elle offre un cas concret, presque pédagogique, de ce que peut devenir un pays riche en hydrocarbures quand la logique de rente prend le pas sur la logique de développement. Oui, la Guinée équatoriale montre ce que des infrastructures énergétiques peuvent produire en termes de puissance technique. Mais elle montre aussi ce qu’un pays risque lorsqu’il confond exploitation des ressources et réussite nationale.

Pour Madagascar, l’enjeu est donc clair. Il ne s’agit pas de rejeter toute coopération, ni de refuser d’apprendre d’expériences étrangères. Il serait même absurde de se priver d’une observation technique utile. Mais il serait tout aussi dangereux de faire de la Guinée équatoriale une référence politique ou un horizon de développement. Punta Europa peut être un site à étudier ; la gouvernance équato-guinéenne, elle, ne peut pas être copiée sans aveuglement.

Une leçon pour Madagascar

La leçon de cette visite est peut-être là. Un pays peut avoir du pétrole, du gaz, des terminaux, des usines, des recettes et même une image de puissance énergétique. Cela ne garantit ni justice sociale, ni bonne gouvernance, ni prospérité partagée. L’énergie n’est pas un raccourci vers le développement ; elle n’en devient un levier que lorsqu’elle s’inscrit dans des institutions solides, un contrôle public effectif, une transparence réelle et une redistribution lisible.

En ce sens, la visite du PRRM en Guinée équatoriale vaut peut-être moins comme modèle que comme avertissement. Elle rappelle à Madagascar qu’entre la promesse des ressources et le bien-être du peuple, il existe un chaînon décisif : la manière dont ces ressources sont gouvernées. Et c’est précisément sur ce terrain que se jouera, bien plus que dans les annonces ou les images officielles, l’avenir énergétique de la Grande Île.

ℹ️ Avis personnel — Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles et n'engagent que l'auteur. Elles visent à nourrir la réflexion et le débat constructif sur Madagascar.

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