À Madagascar, les grandes réformes aiment souvent parler d’avenir, de refondation, de participation citoyenne et de retour au peuple. Mais au moment de regarder de près le fonctionnement concret du pouvoir local, une question dérangeante se pose : comment parler de refondation si, tout en haut, on invoque le Fokonolona, mais tout en bas, on continue de nommer ceux qui doivent l’encadrer ?
Le décret n°2009-890 du 2 juillet 2009, relatif à l’organisation, au fonctionnement et aux attributions du Fokontany, a été modifié successivement par le décret n°2025-1246 du 19 novembre 2025, le décret n°2026-646 du 03 mars 2026 et le décret n°2026-797 du 31 mars 2026. Ces évolutions récentes confirment un point essentiel : les membres du Comité du Fokontany, dont le Chef de Fokontany, restent nommés par arrêté du Chef de District ou du Préfet selon les cas. Le texte prévoit également qu’une nouvelle nomination de tous les membres du Comité de Fokontany doit intervenir tous les cinq ans au plus.
Autrement dit, au moment même où le pays parle de concertation nationale et de refondation, le choix a été maintenu de confier à l’administration la désignation de l’un des personnages les plus proches de la population.
Et c’est précisément cela qui peut nourrir la crainte.
Un personnage clé de la vie locale
Le Sefo Fokontany n’est pas une simple figure de proximité sans pouvoir réel. Les textes lui attribuent un rôle central dans l’administration générale du Fokontany. Il intervient dans la vie administrative quotidienne, participe au recensement de la population, aux opérations électorales et référendaires, à la transmission d’informations aux autorités, à certaines missions de sécurité et à l’exécution de délibérations communales.
En clair, le Sefo Fokontany est à la fois au contact direct de la population et au cœur du lien entre l’État et les habitants.
C’est justement parce que cette fonction est stratégique qu’elle ne devrait pas être banalisée. Car lorsqu’un poste aussi sensible est d’abord le produit d’une nomination administrative, beaucoup peuvent craindre qu’il soit perçu moins comme l’émanation du Fokonolona que comme le relais d’un pouvoir venu d’en haut.
La peur d’un pouvoir local sans légitimité populaire
La population peut légitimement se demander : un Sefo Fokontany nommé se sentira-t-il d’abord responsable devant les habitants ou devant l’autorité qui l’a désigné ?
La question n’a rien d’excessif. Elle touche au cœur de la confiance publique.
Dans un pays où la parole politique invoque régulièrement le peuple, la proximité, les valeurs communautaires et la refondation nationale, maintenir la nomination à la base peut créer un malaise profond. Beaucoup peuvent y voir un système où l’on demande au peuple de participer, mais sans lui reconnaître pleinement le droit de choisir, au premier niveau de la vie collective, celle ou celui qui le représente au quotidien.
Cette situation peut entretenir plusieurs craintes.
D’abord, la peur d’une dépendance politique. Un Sefo Fokontany nommé peut être soupçonné, à tort ou à raison, d’être choisi pour sa loyauté à l’administration ou au pouvoir du moment plutôt que pour la confiance qu’il inspire à la population.
Ensuite, la peur d’un affaiblissement du Fokonolona. Car si la base ne choisit pas son premier responsable, elle peut avoir le sentiment d’être consultée sur de grands principes mais tenue à distance sur l’essentiel : le contrôle concret du pouvoir local.
Enfin, la peur d’une refondation qui resterait verticale. Une refondation imposée d’en haut, même habillée d’un vocabulaire participatif, risque toujours d’apparaître comme une réforme de façade.
Le changement doit commencer en bas de l’échelle
On ne transforme pas durablement un pays seulement par des discours, des cérémonies ou des concertations nationales. Le changement réel commence là où le citoyen rencontre concrètement l’autorité publique : au niveau le plus proche, le plus quotidien, le plus visible.
Il commence donc en bas de l’échelle de la gestion du pouvoir.
Et à Madagascar, cette base porte un nom : le Fokontany.
Si la refondation veut être crédible, elle doit accepter de faire confiance au peuple là où cela compte vraiment. Pas seulement lorsqu’il s’agit d’écouter, mais lorsqu’il s’agit de choisir.
C’est pourquoi la question de l’élection des Sefo Fokontany devient centrale. Non pas comme une revendication secondaire ou technique, mais comme un test de cohérence démocratique.
Peut-on sérieusement parler de redonner sa place au Fokonolona tout en lui retirant le pouvoir de désigner celui qui exerce l’autorité à son seuil même ?
Nommer, c’est administrer ; élire, c’est légitimer
La nomination présente peut-être, aux yeux de l’administration, des avantages de contrôle, de rapidité ou d’encadrement. Mais elle ne répond pas à l’exigence de légitimité populaire.
Or, en période de transformation politique, la légitimité n’est pas un luxe. C’est une nécessité.
Élire les Sefo Fokontany permettrait plusieurs avancées majeures.
- renforcer la confiance entre la population et ses responsables locaux. Un chef élu tire sa force de l’adhésion de la communauté, pas seulement d’un arrêté administratif ;
- responsabiliser davantage les habitants eux-mêmes. Car on défend mieux une institution lorsqu’on a participé à son choix ;
- inscrire la refondation dans une logique cohérente : celle d’un pouvoir qui ne descend pas seulement de l’État vers les citoyens, mais qui remonte aussi du Fokonolona vers les institutions.
La refondation ne peut pas contourner la base
Le débat dépasse donc largement la seule question juridique. Il touche à la vision même de l’État et de la citoyenneté.
Soit la refondation reste un processus piloté d’en haut, où la base est consultée sans être véritablement souveraine sur ses propres responsables de proximité.
Soit elle devient un vrai mouvement de reconstruction démocratique, commençant par rendre au peuple un pouvoir concret de désignation à l’échelon le plus local.
Dans cette perspective, l’élection des Sefo Fokontany ne serait pas un détail. Elle serait un signal fort. Un acte fondateur. Une preuve que l’on veut réellement reconstruire la confiance entre l’État et les citoyens.
Car un pays ne se refonde pas seulement dans les textes. Il se refonde dans la manière dont il distribue, contrôle et légitime le pouvoir.
Le vrai commencement
Si l’on veut apaiser les craintes, restaurer la confiance et donner un contenu réel à la refondation, alors il faut commencer là où la vie collective prend forme : dans le Fokontany.
Le changement ne doit pas seulement être proclamé. Il doit être visible à la base.
Et cela suppose une idée simple : le premier responsable du premier échelon de la vie publique ne devrait pas être seulement nommé. Il devrait être choisi par la communauté qu’il sert.
Parce qu’au fond, une refondation sincère ne commence pas au sommet.
Elle commence en bas.