Débat sur le fédéralisme à Madagascar et la priorité d’une décentralisation effective pour renforcer la gouvernance locale sans créer de nouveaux barons locaux

Fédéralisme à Madagascar : pourquoi la décentralisation effective reste la vraie priorité

Fédéralisme à Madagascar : vraie solution ou risque de nouvelles mafias locales ?

Le débat sur le fédéralisme revient dans l’espace public malgache. Certains y voient une solution radicale à l’hyper-centralisation de l’État. D’autres y voient un risque politique majeur : celui de remplacer un pouvoir central trop dominant par des pouvoirs locaux capturés par des notables, des clans ou des réseaux d’intérêts.

La question mérite pourtant d’être posée avec sérieux. Car derrière la revendication fédéraliste, il y a un malaise réel : beaucoup de territoires ont le sentiment que Madagascar reste gouverné depuis le centre, avec des décisions prises loin des réalités locales, loin des communes, loin des fokontany, loin des populations.

Mais poser la question du fédéralisme ne doit pas conduire à une réponse précipitée. À Madagascar, le vrai débat n’est peut-être pas d’abord de savoir s’il faut changer le nom de la forme de l’État. Le vrai débat est de savoir comment rendre enfin effective la décentralisation, sans créer de nouveaux barons locaux.

Un malaise territorial bien réel

Madagascar est un pays vaste, divers, complexe. Les réalités du Sud ne sont pas celles du Nord. Les réalités des Hautes Terres ne sont pas celles des zones côtières. Les besoins d’une région agricole, d’une région minière, d’une région touristique ou d’une région enclavée ne sont pas les mêmes.

Pourtant, dans la pratique, beaucoup de décisions continuent de remonter vers Antananarivo. Les priorités budgétaires, les arbitrages administratifs, les grands projets, les nominations et les ressources restent fortement dépendants du pouvoir central.

Cette situation nourrit un sentiment d’abandon dans plusieurs territoires. Elle alimente aussi l’idée que les richesses locales ne profitent pas suffisamment aux populations locales. Dans ce contexte, la revendication d’un État fédéral peut apparaître comme une réponse politique forte à une frustration ancienne.

Il serait donc trop facile de balayer ce débat d’un revers de main. Ceux qui parlent de fédéralisme expriment parfois une vraie demande de proximité, d’autonomie et de justice territoriale.

Mais une vraie question demeure : le fédéralisme est-il la bonne réponse ? Ou bien risque-t-il de déplacer le problème sans le résoudre ?

Le fédéralisme n’est pas une formule magique

Un État fédéral n’est pas simplement un État où les régions ont plus de pouvoir. C’est une transformation profonde de l’architecture institutionnelle du pays. Il faut définir les compétences de l’État central, celles des entités fédérées, les ressources propres, les mécanismes de solidarité, les contrôles, les juridictions d’arbitrage et la représentation des territoires.

Autrement dit, le fédéralisme ne se décrète pas comme un slogan politique. Il se construit avec une méthode, une Constitution claire, des institutions solides, des finances publiques transparentes et une culture démocratique locale.

Or, à Madagascar, le problème n’est pas seulement le manque de pouvoir local. Le problème est aussi le manque de redevabilité, le manque de transparence, la faiblesse du contrôle citoyen et la capacité de certains réseaux à capter l’État à leur profit.

Si ces problèmes ne sont pas réglés, le fédéralisme pourrait simplement transférer les mêmes dérives au niveau régional.

Le risque des nouveaux notables locaux

C’est le point central du débat.

Décentraliser ne doit pas signifier offrir des territoires à de nouveaux seigneurs politiques. Fédéraliser ne doit pas signifier créer des fiefs. Donner plus de pouvoir aux régions ne doit pas conduire à installer des pouvoirs locaux intouchables.

Car le danger est réel : dans certaines zones, les ressources économiques, foncières, minières, administratives ou électorales pourraient être captées par des notables locaux. Ces notables pourraient se présenter comme défenseurs du territoire, tout en confisquant en réalité le pouvoir au peuple.

Le risque serait alors de passer d’un État central trop puissant à plusieurs petits pouvoirs locaux opaques. On ne sortirait pas de la domination. On changerait seulement son échelle.

Au lieu d’un pouvoir concentré à Antananarivo, on pourrait voir émerger des pouvoirs régionaux contrôlés par des clans, des familles politiques, des réseaux économiques ou des groupes d’influence.

Ce serait une erreur historique.

La décentralisation ne doit pas produire des mafias locales. Elle doit produire de la responsabilité locale.

La vraie priorité : une décentralisation effective

Madagascar n’a pas besoin d’un débat de façade entre fédéralisme et État unitaire. Madagascar a d’abord besoin d’une décentralisation réelle, effective, contrôlée et financée.

La Constitution malgache reconnaît déjà les collectivités territoriales décentralisées, notamment les communes, les régions et les provinces. L’article 143 de la Constitution mentionne les communes, les régions et les provinces comme collectivités territoriales décentralisées. https://www.mef.gov.mg/dgcf/textes-pdf/constitution/CONSTITUTION-IV.pdf

Le problème n’est donc pas seulement l’existence des textes. Le problème est leur application concrète.

Une loi sur les ressources des collectivités territoriales évoque déjà l’objectif de « décentralisation effective » et de responsabilisation de la population dans la gestion des affaires locales. https://faolex.fao.org/docs/pdf/mad146083.pdf Mais dans la réalité, les collectivités manquent encore souvent de moyens, de compétences transférées, de ressources humaines, de capacités techniques et de marges financières.

Il faut donc poser les vraies questions :

Qui décide au niveau local ?
Avec quelles compétences ?
Avec quel budget ?
Avec quels contrôles ?
Avec quelle transparence ?
Avec quelle participation citoyenne ?
Avec quelles sanctions en cas d’abus ?

Sans ces réponses, le fédéralisme ne serait qu’un mot de plus dans le débat politique malgache.

Des moyens, mais aussi des garde-fous

Le débat récent sur l’augmentation des ressources allouées aux structures territoriales et aux collectivités montre que la question financière revient au centre des discussions. Selon la presse locale, les ressources destinées aux structures déconcentrées et aux collectivités territoriales pourraient passer de 3 % à 12 % du budget général de l’État, avec l’objectif affiché de rompre avec une centralisation excessive des ressources. https://2424.mg/decentralisation-les-ressources-allouees-aux-std-et-ctd-prevues-passer-de-3-a-12-du-budget-general-de-letat-des-cette-annee/

Si cette orientation se confirme, elle pourrait être importante. Mais elle ne suffira pas.

Donner plus d’argent aux territoires sans contrôle peut créer de nouveaux abus. Donner plus de compétences sans redevabilité peut installer de nouvelles impunités. Donner plus d’autonomie sans transparence peut renforcer des réseaux locaux déjà puissants.

Une décentralisation effective doit donc reposer sur plusieurs piliers :

des budgets locaux lisibles et publiés ;
des mécanismes de contrôle indépendants ;
des comptes rendus réguliers devant les citoyens ;
des audits des collectivités ;
une participation réelle des communes et des fokontany ;
une limitation de la concentration des pouvoirs locaux ;
une justice capable d’agir contre les abus ;
une solidarité nationale entre territoires riches et territoires pauvres.

Sinon, le pouvoir local risque de devenir un espace de prédation.

Ne pas copier des modèles étrangers

Un autre piège serait de copier mécaniquement des modèles étrangers. L’Allemagne, les États-Unis, l’Inde, le Nigeria ou l’Afrique du Sud ont chacun leur histoire, leurs équilibres, leurs institutions et leurs rapports de force.

Madagascar ne peut pas importer un modèle fédéral comme on importe une formule administrative. Le pays doit partir de ses propres réalités : ses régions, ses communes, ses fokontany, ses solidarités locales, ses fractures sociales, ses ressources, ses traditions de gouvernance, ses fragilités institutionnelles.

La Refondation, si elle veut être sérieuse, ne doit pas seulement changer les mots. Elle doit construire un modèle malagasy de gouvernance territoriale.

Ce modèle peut être un État unitaire fortement décentralisé. Il peut être un État régionalisé. Il peut même ouvrir un débat sur le fédéralisme. Mais dans tous les cas, la priorité doit rester la même : rapprocher le pouvoir du peuple, pas rapprocher la prédation des territoires.

La proximité ne suffit pas : il faut la redevabilité

On répète souvent que le pouvoir doit être proche du peuple. C’est vrai. Mais la proximité ne garantit pas la justice.

Un élu local peut être aussi éloigné du peuple qu’un ministre, s’il ne rend aucun compte. Une autorité régionale peut être aussi autoritaire qu’un pouvoir central, si elle concentre toutes les décisions. Un notable local peut être aussi dangereux qu’une élite nationale, s’il utilise l’autonomie locale pour verrouiller son territoire.

La vraie question n’est donc pas seulement : où se trouve le pouvoir ?

La vraie question est : devant qui le pouvoir rend-il des comptes ?

C’est là que la décentralisation effective prend tout son sens. Elle ne consiste pas seulement à transférer des compétences. Elle consiste à transférer du pouvoir tout en renforçant le contrôle citoyen.

Pour une décentralisation populaire, pas une féodalisation du pays

Madagascar doit sortir de l’hyper-centralisation. Sur ce point, le débat est légitime. Il n’est plus acceptable que les territoires restent dépendants d’un centre qui décide trop souvent à leur place.

Mais Madagascar doit aussi éviter un autre piège : celui de la féodalisation politique du pays.

La décentralisation ne doit pas être pensée pour les notables. Elle doit être pensée pour les citoyens. Elle ne doit pas donner plus de pouvoir à ceux qui en ont déjà. Elle doit donner plus de capacité d’action aux communes, aux régions, aux populations, aux jeunes, aux acteurs économiques locaux, aux associations et aux communautés de base.

La vraie décentralisation n’est pas un partage de pouvoir entre élites. C’est une redistribution de la décision publique vers le peuple.

Conclusion : le bon débat n’est pas le fédéralisme, mais la responsabilité

Le fédéralisme peut être discuté. Il ne doit pas être diabolisé. Mais il ne doit pas non plus être présenté comme une solution miracle.

À Madagascar, le problème profond n’est pas seulement institutionnel. Il est politique, financier, démocratique et moral. Il concerne la manière dont le pouvoir est exercé, contrôlé et partagé.

Si le pays ne règle pas la question de la transparence, de la redevabilité et du contrôle citoyen, aucun modèle ne fonctionnera vraiment. Ni l’État unitaire. Ni la régionalisation. Ni le fédéralisme.

La priorité devrait donc être claire : construire une décentralisation effective, financée, contrôlée et profondément démocratique.

Car le peuple malagasy n’a pas besoin de remplacer une centralisation nationale par des mafias locales. Il a besoin d’un État plus proche, plus juste, plus responsable et réellement au service des territoires.

Le vrai enjeu n’est pas de créer de nouveaux pouvoirs locaux. Le vrai enjeu est de rendre enfin le pouvoir au peuple.

ℹ️ Avis personnel — Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles et n'engagent que l'auteur. Elles visent à nourrir la réflexion et le débat constructif sur Madagascar.

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