« La République sera éducatrice ou elle ne sera pas. »
Cette phrase de Émile Zola, écrite à la fin du XIXᵉ siècle, ne parle évidemment ni d’Internet ni de réseaux sociaux. Elle pose pourtant une question d’une étonnante actualité : que fait une société lorsqu’elle a peur de ce que ses citoyens peuvent comprendre par eux-mêmes ?
Zola écrivait à une époque où l’ignorance, l’obscurantisme et la manipulation de l’opinion étaient des outils de domination assumés. Pour lui, le choix était clair : une nation qui renonce à l’éducation prépare sa propre fragilité. Plus d’un siècle plus tard, les outils ont changé, mais les réflexes de pouvoir, eux, restent étonnamment similaires.
L’Occident face aux réseaux sociaux : un constat réel, une réponse discutable
En France comme dans plusieurs pays occidentaux, la décision d’interdire ou de restreindre fortement l’accès aux réseaux sociaux aux moins de quinze ans s’appuie sur des constats largement partagés. Exposition excessive aux écrans, effets sur la santé mentale, cyberharcèlement, addiction aux contenus courts et émotionnels : les signaux d’alerte sont réels et documentés.
La difficulté des adultes à suivre le rythme des usages numériques est également tangible. Parents, école et institutions peinent à encadrer des outils dont les codes évoluent plus vite que les politiques publiques. Face à cette complexité, la tentation de la réponse simple s’impose : interdire, retarder, protéger par la restriction.
Mais cette réponse pose une question centrale : protège-t-on réellement, ou diffère-t-on le problème ?
L’expérience de nombreux parents montre une réalité plus nuancée. Les réseaux sociaux exposent les adolescents à des contenus fragmentés, parfois superficiels, parfois erronés. Mais ils constituent aussi un accès précoce à des connaissances mondiales, à des récits historiques multiples, à des débats qui dépassent largement le cadre scolaire. Cette exposition, lorsqu’elle est accompagnée, permet progressivement d’apprendre à trier, contextualiser et douter.
Le discernement ne surgit pas mécaniquement à quinze ans. Il se construit par l’apprentissage, l’échange et l’encadrement. Interdire sans former revient souvent à repousser l’épreuve, sans en préparer les outils.
Une crise plus profonde : autorité éducative et contrôle du récit
Derrière la question des réseaux sociaux se cache un malaise plus large dans les sociétés occidentales. La perte de confiance dans les institutions éducatives, la difficulté à transmettre l’esprit critique à grande échelle et l’érosion du monopole narratif des médias traditionnels nourrissent une inquiétude diffuse.
Pendant longtemps, les médias dits « mainstream » ont structuré l’agenda, le cadre et le rythme de l’information. Les réseaux sociaux ont brisé ce monopole. L’événement précède désormais le commentaire, l’image brute concurrence l’éditorial, le témoin devance l’expert. Les médias ont dû s’adapter, parfois à marche forcée, non sans perdre une partie de leur autorité symbolique.
Cette perte de contrôle du récit alimente, consciemment ou non, des politiques de restriction. Non seulement pour protéger les jeunes, mais aussi pour contenir un espace informationnel devenu imprévisible.
Zola l’avait déjà formulé à sa manière : les sociétés ne se fragilisent pas parce que les citoyens savent trop, mais parce qu’on ne leur apprend pas à comprendre.
Effet miroir : le mimétisme dans les pays en transition, notamment en Afrique
Ce qui se décide au Nord finit souvent par inspirer, voire légitimer, des pratiques au Sud. Dans plusieurs pays africains en transition politique ou économique, on observe des réflexes similaires : restrictions des réseaux sociaux, coupures temporaires d’Internet, surveillance accrue des espaces numériques lors de périodes de tension sociale.
La différence majeure tient au contexte. Dans de nombreux pays africains, le smartphone n’est pas un simple loisir : il est souvent la première bibliothèque, le premier journal, parfois le seul espace de débat public accessible. L’école y est fragilisée, les médias traditionnels contraints économiquement ou politiquement, et la jeunesse constitue la majorité de la population.
Dans ce cadre, les réseaux sociaux jouent un rôle structurant. Ils permettent la circulation d’informations absentes des canaux officiels, l’expression de frustrations latentes, la mise en visibilité de réalités locales. Ils ne créent pas la contestation ; ils la rendent visible.
Lorsque des mouvements portés par la génération Z aboutissent dans certains pays et sont étouffés dans d’autres, la variable déterminante n’est pas la plateforme utilisée. Elle réside dans la solidité des institutions, la légitimité du pouvoir et la capacité à écouter avant de réprimer.
Une leçon universelle
De la France aux pays africains en transition, le débat est finalement le même. Face à la complexité du monde contemporain, les sociétés ont le choix entre deux voies : investir dans l’éducation, l’esprit critique et l’accompagnement, ou privilégier le contrôle, la restriction et le silence.
Zola rappelait que les peuples ne déclinent pas par excès de savoir, mais par renoncement à la compréhension. Les réseaux sociaux, avec leurs dérives et leurs promesses, ne sont qu’un révélateur. Le véritable enjeu demeure politique et éducatif : former des citoyens capables de penser par eux-mêmes, plutôt que retarder indéfiniment leur confrontation au réel.
Dans un monde saturé d’informations, la réponse durable n’est pas moins d’accès, mais plus de discernement.
« En tout cas, retenez une chose : ce texte fait partie de ceux qui n’imposent pas une conclusion, mais qui forcent à réfléchir. Et ça, aujourd’hui, c’est peut-être le plus politique des actes. »