Concertation nationale : le report discret qui révèle le malaise de la Refondation
La concertation nationale devait être l’un des premiers grands rendez-vous politiques de la Refondation. Elle devait marquer une rupture, ouvrir une nouvelle séquence, donner la parole aux citoyens, remettre le peuple malagasy au centre du débat institutionnel et préparer, avec méthode, les bases d’une nouvelle République.
Mais avant même d’avoir commencé, ce processus donne déjà l’impression d’avancer dans le flou.
La date du 20 mai 2026 avait été évoquée officiellement comme point de départ du lancement des concertations. Puis, presque sans explication publique claire, une nouvelle échéance apparaît : le 3 juin. Sur le site du Ministère chargé de la Refondation, il est désormais question de préparer les consultations de base dans les fokontany “après le 03 juin”. Cette formulation, en apparence administrative, dit pourtant beaucoup. Elle confirme au minimum un glissement du calendrier. Elle pose surtout une question politique majeure : pourquoi un sujet aussi important n’a-t-il pas fait l’objet d’une communication claire, directe et solennelle à destination de la population ?
Un report en catimini
Dans une démocratie en reconstruction, le calendrier politique n’est jamais un détail. Il donne le rythme, fixe les responsabilités, rassure les citoyens et permet à chacun de se préparer. Lorsque ce calendrier change sans explication claire, le doute s’installe immédiatement.
Le lancement annoncé pour mai, puis le glissement vers le 3 juin, a également été évoqué dans l’espace public et relayé dans plusieurs publications. Cette évolution du calendrier n’est donc pas passée totalement inaperçue. Mais elle n’a pas été accompagnée, du moins de manière suffisamment lisible pour le grand public, d’une clarification institutionnelle complète sur les raisons du report, sur le nouveau calendrier et sur la répartition exacte des responsabilités.
Mais entre des informations publiques dispersées, une mention ministérielle et l’absence d’un message institutionnel pleinement lisible, le citoyen se retrouve face à une impression de désordre.
Qui décide ? Qui annonce ? Qui pilote ? Qui coordonne ? Qui rend compte ?
Ces questions ne sont pas secondaires. Elles sont au cœur même de la crédibilité de la Refondation.
Trop d’acteurs, pas assez de lisibilité
Depuis plusieurs mois, plusieurs structures et acteurs apparaissent dans le processus : la Présidence, le Ministère chargé de la Refondation, le FFKM, les autorités locales, le comité de pilotage, le Conseil consultatif de la Refondation de la République, les fokontany, les districts, les représentants institutionnels.
Sur le papier, cette pluralité peut être vue comme une richesse. Une refondation ne peut pas être l’affaire d’un seul homme, d’un seul ministère ou d’un seul cercle politique. Elle doit associer les institutions, les forces vives, les Églises, les collectivités, la société civile, les jeunes, les femmes, les acteurs économiques, les intellectuels, les paysans, les travailleurs et les citoyens ordinaires.
Mais encore faut-il que chacun sache qui fait quoi.
Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.
Le ministère parle de préparation des consultations de base. Le FFKM est régulièrement évoqué dans le processus. Le chef de l’État annonce une date depuis l’étranger. Des structures consultatives existent ou sont annoncées. Des réunions se tiennent. Des textes sont publiés. Mais pour le citoyen, la ligne directrice reste difficile à comprendre.
Cette confusion est dangereuse. Car une concertation nationale n’est pas seulement un exercice technique. C’est un acte de confiance.
Et la confiance ne naît pas dans la cacophonie.
La Refondation ne peut pas être une opération administrative
Le mot “Refondation” est fort. Il engage plus qu’un programme gouvernemental. Il suppose une remise à plat, une écoute profonde, une capacité à regarder les échecs passés sans complaisance, et une volonté de construire un modèle malagasy adapté à la réalité du pays.
Or, ce que l’on voit pour l’instant ressemble trop souvent à une mécanique institutionnelle descendante. Des réunions, des annonces, des cérémonies, des communiqués, des déplacements, des comités, des formulations administratives.
Mais où est le peuple dans tout cela ?
Où est la jeunesse ?
Où sont les aspirations réelles des citoyens qui vivent chaque jour les conséquences de la pauvreté, de l’insécurité, de l’injustice sociale, du chômage, de la corruption, de la dégradation des services publics et de l’éloignement de l’État ?
Une vraie concertation nationale ne peut pas se limiter à une tournée de responsables ou à des consultations encadrées par l’administration. Elle doit permettre une parole libre, sincère, contradictoire, accessible, comprise et réellement prise en compte.
Si les citoyens ont le sentiment que tout est déjà écrit, que les conclusions sont déjà connues, ou que leur participation sert seulement à habiller une décision prise ailleurs, alors la concertation échouera avant même d’avoir commencé.
L’espoir Michaël Randrianirina face au risque de l’usure
Il faut le dire avec lucidité : l’arrivée de Michaël Randrianirina avait suscité une attente. Pour beaucoup de Malgaches, elle représentait au minimum la possibilité d’une rupture avec les pratiques anciennes, avec les clans, avec les calculs politiciens, avec les promesses sans lendemain.
Cet espoir n’a pas disparu. Mais il s’amenuise.
Il s’amenuise lorsque les signaux envoyés au pays deviennent contradictoires. Il s’amenuise lorsque les priorités semblent se déplacer. Il s’amenuise lorsque la communication institutionnelle devient floue. Il s’amenuise lorsque les jeunes et les citoyens ordinaires ont le sentiment d’être à nouveau relégués au second plan.
Le chef de l’État porte une responsabilité historique. Il ne peut pas se contenter d’incarner la Refondation dans les discours. Il doit la piloter réellement, la rendre compréhensible, la protéger des influences opportunistes et l’ancrer dans les attentes profondes du pays.
Car le danger est là : que la Refondation soit confisquée par ceux qui savent toujours se rapprocher du pouvoir au bon moment.
Le retour des vieux réflexes
Madagascar connaît trop bien ce scénario. À chaque changement politique, de nouveaux visages apparaissent autour du pouvoir, mais les pratiques restent les mêmes. Les arrivistes changent de discours, changent de camp, changent de vocabulaire, mais conservent le même objectif : se placer, influencer, orienter, profiter.
Ils savent flatter. Ils savent organiser des cérémonies. Ils savent remplir les agendas. Ils savent pousser les dirigeants vers les sommets, les salons, les rencontres internationales, les photos officielles et les discours diplomatiques.
Mais pendant ce temps, la vraie refondation attend.
Le pays réel attend.
Les fokontany attendent.
Les jeunes attendent.
Les familles attendent.
Les travailleurs attendent.
Les régions oubliées attendent.
Les citoyens n’attendent pas seulement que Madagascar soit représenté dans les grands rendez-vous internationaux. Ils attendent que l’État revienne vers eux, les écoute, les respecte et leur dise clairement où le pays va.
La diplomatie a son importance. Les relations internationales ont leur utilité. Mais elles ne peuvent pas remplacer le travail intérieur de reconstruction politique, sociale et institutionnelle.
Encore moins si ces déplacements donnent l’impression de ramener Madagascar dans les vieux circuits d’influence, dans les restes de la Françafrique, ou dans des salons où l’on parle du pays sans entendre vraiment son peuple.
La vraie urgence est à Madagascar
Le cœur de la Refondation n’est pas à Nairobi, à Paris, à Brazzaville ou dans les grandes conférences internationales. Il est à Madagascar.
Il est dans les fokontany.
Il est dans les communes rurales.
Il est dans les quartiers populaires.
Il est dans les universités.
Il est dans les marchés.
Il est dans les familles qui n’arrivent plus à vivre dignement.
Il est dans les jeunes qui ne demandent pas des slogans, mais une place réelle dans l’avenir du pays.
C’est là que doit se jouer la concertation nationale. Pas seulement dans les salles officielles. Pas seulement entre responsables institutionnels. Pas seulement entre acteurs déjà visibles. Pas seulement entre ceux qui parlent au nom du peuple sans toujours vivre sa réalité.
La Refondation ne sera crédible que si elle descend réellement au niveau du peuple. Et surtout, si ce qui remonte du peuple modifie réellement les décisions.
Clarifier avant de consulter
Avant même de lancer officiellement cette concertation nationale, une clarification est indispensable.
Le pouvoir doit dire clairement :
Qui pilote le processus ?
Quel est le rôle exact du Ministère chargé de la Refondation ?
Quel est le rôle du FFKM ?
Quel est le rôle du Conseil consultatif de la Refondation ?
Quel est le rôle des fokontany, des communes et des districts ?
Quel est le calendrier exact ?
Comment les citoyens pourront-ils participer ?
Comment les contributions seront-elles collectées, publiées, synthétisées et prises en compte ?
Qui garantira la sincérité du processus ?
Sans réponses claires à ces questions, la concertation risque d’être perçue comme une opération de communication de plus.
Or Madagascar n’a plus besoin d’opérations de communication. Madagascar a besoin de vérité, de méthode et de courage politique.
La cacophonie comme révélateur
Le report discret du lancement de la concertation nationale n’est donc pas un simple incident de calendrier. Il révèle une situation plus profonde : une Refondation encore mal structurée, une direction politique encore floue, une communication institutionnelle insuffisante, et un risque réel de déconnexion entre le sommet de l’État et les aspirations du peuple.
Ce flou est préoccupant.
Non pas parce qu’il condamnerait déjà le processus. Mais parce qu’il montre que la Refondation peut échouer si elle est laissée aux logiques habituelles : improvisation, centralisation, communication tardive, rivalités d’influence, cérémonial politique et marginalisation des citoyens.
Michaël Randrianirina a encore la possibilité de reprendre la main. Mais pour cela, il doit choisir clairement entre deux chemins.
Le premier est celui des apparences : les sommets, les salons, les conseillers de circonstance, les discours généraux, les structures multiples et les annonces mal coordonnées.
Le second est celui de la vraie Refondation : une parole claire, un calendrier public, un pilotage identifié, une méthode transparente, une écoute réelle du peuple et une place centrale donnée à la jeunesse malagasy.
Le choix est décisif.
Car si la Refondation commence dans la confusion, elle risque de devenir une déception de plus.
Et Madagascar ne peut plus se permettre une déception de plus.