La CENI, le référendum et la Refondation : quand la démocratie procédurale endort le réveil national
L’annonce attribuée à la Commission électorale nationale indépendante, prévoyant un référendum en juin 2027 et une élection présidentielle en octobre de la même année, aurait pu être reçue comme un simple élément de calendrier. Elle ne l’est pas. Elle intervient dans un contexte où la politique de Refondation peine encore à convaincre les Malagasy dans leur quotidien, tandis que l’enfantement même de la concertation nationale reste plus que flou.
À première vue, la CENI ne ferait que son travail : anticiper, planifier, préparer techniquement les échéances à venir. Mais dans le contexte malgache, aucune annonce électorale n’est jamais neutre. Lorsqu’un organe électoral avance déjà un chronogramme référendaire et présidentiel alors que le contenu politique de la Refondation n’est pas encore clairement débattu, la question devient inévitable : sommes-nous encore dans une démarche de refondation nationale ou déjà dans la mise en scène d’un processus institutionnel préécrit ?
Selon les informations relayées par la presse locale, la CENI aurait avancé l’hypothèse d’un référendum en juin 2027, suivi d’une élection présidentielle en octobre de la même année. Il convient toutefois de rappeler qu’à ce stade, il s’agit davantage d’une indication de calendrier que d’un acte électoral juridiquement définitif. La convocation officielle des électeurs relève toujours des autorités compétentes, conformément aux procédures prévues par les textes.
Le problème n’est donc pas seulement juridique. Il est politique.
Car une Refondation digne de ce nom devrait d’abord partir du peuple, de ses aspirations, de ses souffrances, de ses colères et de ses propositions. Or, pour l’instant, les concertations nationales annoncées au niveau des fokontany donnent davantage l’impression d’un processus descendant que d’un véritable mouvement populaire.
Les autorités ont également annoncé des consultations citoyennes au niveau des fokontany, censées nourrir une concertation nationale plus large. Mais là encore, l’enjeu ne réside pas seulement dans l’annonce du processus. Il réside dans sa méthode, sa transparence, son inclusivité et sa capacité réelle à faire remonter la parole populaire.
C’est précisément ici que l’annonce de la CENI devient gênante. Si le référendum est déjà projeté pour juin 2027, si la présidentielle est déjà placée en octobre 2027, que reste-t-il réellement à construire dans la concertation nationale ? Le peuple est-il appelé à définir le chemin, ou simplement à accompagner un itinéraire déjà balisé ?
La CENI : une institution née de la défiance
Pour comprendre cette gêne, il faut revenir à l’histoire même de la CENI à Madagascar.
La Commission électorale nationale indépendante ne surgit pas dans un pays où les institutions seraient naturellement apaisées. Elle naît, comme dans beaucoup de pays africains, dans un contexte de crise de confiance. Elle est censée répondre à une suspicion profonde : celle d’une administration électorale perçue comme trop proche du pouvoir politique.
Dans les démocraties occidentales, les mécanismes électoraux reposent souvent sur une administration ordinaire, des collectivités locales, des juridictions, des autorités de contrôle spécialisées, mais rarement sur une commission électorale toute-puissante chargée d’incarner à elle seule la crédibilité démocratique. Il existe bien des commissions électorales en Occident, mais leur rôle n’a généralement pas la même charge symbolique ni la même fonction de substitution à la confiance perdue dans l’État.
À Madagascar, la CENI devient un organe central parce que l’État lui-même n’est plus spontanément perçu comme un arbitre neutre. C’est là toute l’ambiguïté. La CENI est présentée comme un progrès démocratique, mais son existence révèle d’abord une faillite : celle de la confiance dans les institutions ordinaires.
La CENI a ensuite été institutionnalisée par les textes comme structure nationale indépendante chargée de l’organisation et de la gestion des opérations électorales. Ce cadre juridique lui a donné une place centrale dans l’architecture électorale malgache, en lui confiant une mission à la fois technique, administrative et symbolique : organiser le vote, mais aussi produire de la confiance.
Mais avant cette institutionnalisation, Madagascar avait déjà connu des formes antérieures d’organes électoraux indépendants ou de transition. La CENI-T, Commission électorale nationale indépendante pour la Transition, avait été mise en place dans le contexte de sortie de crise après 2009. Elle devait contribuer à organiser les scrutins permettant le retour à l’ordre constitutionnel.
Cette origine est capitale : la CENI malgache n’est pas née d’un simple perfectionnement administratif. Elle est née de la crise, de la méfiance, de la transition et de la nécessité de produire une forme de légitimité électorale acceptable.
Le mimétisme démocratique : quand la forme remplace le fond
C’est ici que la critique doit être posée avec prudence, mais aussi avec lucidité.
La CENI, à Madagascar comme dans plusieurs pays africains, semble parfois relever d’un mimétisme institutionnel. On importe ou on reproduit des mécanismes présentés comme les marqueurs d’une démocratie moderne : commission indépendante, fichier électoral, observation internationale, chronogramme électoral, éducation civique, transparence procédurale, proclamation provisoire, contentieux constitutionnel.
Sur le papier, tout paraît moderne. Tout paraît conforme aux standards démocratiques. Tout paraît rassurant pour les partenaires internationaux, les chancelleries, les bailleurs, les organisations régionales et les observateurs.
Mais la question fondamentale demeure : ces mécanismes rendent-ils réellement le peuple souverain ?
À force de multiplier les outils électoraux, on finit parfois par confondre démocratie et procédure. On croit qu’un pays est démocratique parce qu’il possède une CENI, un calendrier, des urnes, des bulletins, des observateurs et des procès-verbaux. Mais une démocratie ne vit pas seulement par ses formulaires. Elle vit par la confiance, la responsabilité, la sincérité du débat public, l’égalité réelle entre les candidats, la liberté d’expression, l’accès à l’information et la capacité du peuple à sanctionner le pouvoir.
Or, les dernières échéances électorales ont montré les limites de cette architecture. Elles ont été accompagnées de tensions politiques, de contestations, de débats sur la participation, d’accusations d’irrégularités et d’un climat général de défiance. Cela ne signifie pas que la CENI porte seule la responsabilité de ces crises. Mais cela montre que l’existence d’un organe électoral indépendant ne suffit pas, en elle-même, à garantir la confiance collective.
Pire encore, lorsque la défiance s’étend à la CENI elle-même, l’outil censé rassurer devient un élément supplémentaire de suspicion.
Une Refondation sous surveillance populaire
C’est pourquoi l’annonce du calendrier électoral de 2027 ne peut pas être lue comme une simple information technique.
Elle arrive alors que la Refondation peine à se traduire dans la vie quotidienne des Malagasy. Les citoyens attendent des réponses concrètes : coût de la vie, pauvreté, insécurité, accès à l’eau, électricité, corruption, justice, administration, écoles, santé, routes, avenir des jeunes. Face à cela, le discours institutionnel peut apparaître lointain, abstrait, presque hors-sol.
La Refondation ne peut pas être une affaire d’architecture constitutionnelle réservée aux élites. Elle ne peut pas être un décor institutionnel autour d’un référendum déjà annoncé. Elle ne peut pas être un habillage politique permettant au système de se prolonger sous une forme renouvelée.
Car c’est là le danger : que la Refondation devienne non pas le dépassement du système, mais sa recomposition.
La CENI, la concertation nationale, le référendum, la Ve République, les chronogrammes et les institutions rénovées peuvent donner l’illusion d’un changement profond. Mais si les mêmes logiques demeurent, si le peuple reste spectateur, si les décisions essentielles sont déjà prises avant même que la parole populaire ne soit réellement organisée, alors nous ne serons pas dans une refondation. Nous serons dans une reconduction.
Une reconduction plus élégante. Plus procédurale. Plus présentable. Mais une reconduction tout de même.
Le peuple ne doit pas être consulté après coup
Le peuple malgache ne peut pas être convoqué seulement pour valider. Il doit être associé pour définir.
Une vraie concertation nationale ne consiste pas à faire remonter quelques doléances administrées depuis les fokontany. Elle suppose un débat clair sur les questions essentielles : quel État voulons-nous ? Quelle décentralisation réelle ? Quelle place pour les régions ? Quelle responsabilité des élus ? Quelle limitation du pouvoir présidentiel ? Quelle justice indépendante ? Quelle souveraineté économique ? Quelle protection contre la confiscation institutionnelle par les mêmes réseaux ?
Ces questions doivent précéder le calendrier électoral. Elles ne doivent pas le suivre.
Si le référendum de juin 2027 est déjà posé comme horizon, alors le risque est que toute la concertation nationale soit aspirée par cette échéance. On ne discute plus librement pour refonder ; on discute pour produire un texte à soumettre au vote. La temporalité électorale reprend alors le dessus sur la temporalité populaire.
C’est exactement ce qu’il faut éviter.
Conclusion : sortir de la léthargie démocratique
Tous ces outils mirobolants du paroxysme de la démocratie — CENI, référendum, chronogramme, concertations, institutions indépendantes, dispositifs techniques et procédures électorales — ne doivent pas nous endormir.
Car à Madagascar, le danger n’est pas seulement l’absence de démocratie. Le danger est aussi l’apparence de démocratie. Une démocratie de façade, réglée, organisée, validée, observée, mais incapable de réveiller le peuple et de transformer réellement le pays.
La CENI est une émanation d’un système qui prétend garantir la neutralité électorale, mais qui reste lui-même prisonnier du cadre politique qui l’a produit. Elle peut organiser des scrutins. Elle peut annoncer des calendriers. Elle peut superviser des opérations. Mais elle ne peut pas, à elle seule, refonder Madagascar.
La vraie Refondation ne viendra pas d’un organe électoral. Elle ne viendra pas d’un calendrier. Elle ne viendra pas d’un texte rédigé au sommet puis soumis à validation populaire.
Elle viendra d’un réveil national.
Et c’est peut-être cela que tous ces mécanismes trop bien emballés finissent par empêcher : le sursaut d’un peuple à qui l’on propose sans cesse des procédures, alors qu’il attend une rupture.
Madagascar n’a pas seulement besoin d’élections. Madagascar a besoin d’une vérité politique. D’une méthode claire. D’un débat sincère. D’une souveraineté populaire réelle.
Sans cela, la Refondation ne sera qu’un mot de plus dans le vocabulaire d’un système institutionnel qui pourrait être tenté de se prolonger sous une forme renouvelée.