Ces dernières semaines, des tensions liées au délestage ont été signalées à Alasora et à Mahitsy, aux abords d’Antananarivo. Des rassemblements spontanés, des routes brièvement bloquées, une exaspération grandissante face aux coupures prolongées d’électricité. Ces épisodes ont attiré l’attention. Pourtant, plus au nord-ouest de la capitale, une autre réalité s’installe, plus silencieuse, mais tout aussi révélatrice.
Sur l’axe communément appelé « Shell Rova Ambohidratrimo » – Ambohitsiroa – Ambatoloana – « Bout de piste Ivato », se dessine un territoire stratégique encore peu médiatisé. Nous sommes dans la commune d’Ambohidratrimo, à proximité immédiate de l’aéroport international d’Ivato et non loin de la RN4. Sur le papier, cette zone possède tous les atouts d’un futur corridor structurant du Grand Antananarivo : réserve foncière, urbanisation progressive, position logistique privilégiée.
Ambohitsiroa, village situé sur cet axe, avait d’ailleurs bénéficié de travaux d’aménagement durant le ministère de Hajo Andrianainarivelo. À l’époque, ces interventions avaient été perçues comme un signal encourageant. L’amélioration de certains tronçons et la structuration d’espaces publics laissaient entrevoir une volonté d’intégrer durablement le secteur dans la dynamique métropolitaine.
Quelques années plus tard, le contraste apparaît nettement.
Les habitants évoquent aujourd’hui des coupures d’électricité prolongées, une rareté de l’eau devenue problématique, et une voirie qui se dégrade progressivement. À cela s’ajoutent des vols répétés d’équipements domestiques — citernes, bidons, portails métalliques — ainsi que des intrusions dans des bâtiments communautaires. Rien de spectaculaire pris isolément. Mais une accumulation qui pèse.
Le mécanisme est lent et cumulatif. Sans électricité stable, la gestion de l’eau devient incertaine. Le stockage devient indispensable. Ce stockage devient vulnérable. L’insécurité nourrit le sentiment d’abandon. Et peu à peu, la confiance s’érode.
Le paradoxe est d’autant plus marqué que cet axe ne se situe pas dans une zone enclavée. Il demeure relativement proche d’infrastructures institutionnelles et sécuritaires. Pourtant, la perception locale ne se mesure pas à la simple proximité administrative. Elle se mesure à la qualité de vie réelle.
Ce qui se joue sur l’axe « Shell Rova Ambohidratrimo » – Ambohitsiroa – Ambatoloana – « Bout de piste Ivato » dépasse la seule question du délestage ou des difficultés de la JIRAMA. Il s’agit d’un enjeu de continuité territoriale. Car la croissance du Grand Antananarivo se concentre désormais dans ses marges. Ce sont ces périphéries qui absorbent les nouvelles constructions, les investissements résidentiels et les espoirs d’installation. Et cet axe n’est pas un cas isolé : d’autres localités en périphérie de la capitale disposent des mêmes potentialités — et font face aux mêmes fragilités.
Lorsqu’un territoire à fort potentiel cesse d’être accompagné dans la durée, il peut progressivement basculer d’espace d’opportunité à zone de fragilité.
Historiquement, les tensions sociales ne naissent pas toujours au centre. Elles prennent racine là où le décalage entre attentes et réalité devient trop visible. Le corridor nord d’Antananarivo, à travers cet axe discret mais stratégique, constitue aujourd’hui un révélateur silencieux.
La question n’est donc pas uniquement énergétique. Elle est structurelle. Elle touche à la cohérence de l’expansion urbaine et à la capacité d’accompagnement des périphéries.
Car une capitale ne se fragilise pas brusquement.
Elle se fragilise lorsque ses marges cessent d’être consolidées.