Alt image Joomla 6 : Illustration éditoriale du sommet Africa Forward à Nairobi montrant des citoyens africains face à un événement diplomatique Afrique-France, symbole du décalage entre discours de partenariat et souveraineté réelle.

Africa Forward à Nairobi : la France change de décor, mais qui garde la main ?

Le sommet Africa Forward, organisé à Nairobi les 11 et 12 mai 2026, se présente comme une nouvelle étape dans les relations entre la France et le continent africain. Innovation, croissance, investissements, jeunesse, partenariats d’égal à égal : les mots choisis sont ceux d’une relation modernisée, débarrassée en apparence des vieux réflexes de la Françafrique.

Mais derrière le décor, une question demeure : s’agit-il d’une véritable rupture ou d’une simple recomposition de l’influence française en Afrique ?

La présence de Michaël Randrianirina, président de la Refondation à Madagascar, donne à cette question une résonance particulière pour notre pays. Le programme officiel du sommet le présente comme président de la République de Madagascar et l’inscrit parmi les participants de haut niveau. Dans un contexte institutionnel malgache encore sensible, cette présence ne peut être considérée comme une simple formalité diplomatique.

Elle interroge. Que vient porter Madagascar à Nairobi ? Quelle vision africaine, économique et souveraine y défend-il ? Avec quelle légitimité politique ? Et surtout, au bénéfice de qui ?

Une présence malgache qui pose question

Selon 2424.mg, la France justifierait la présence du président de la Refondation malgache par le fait que le changement de pouvoir à Madagascar serait intervenu à la suite d’un “mouvement populaire mené par la jeunesse”, tandis que les dirigeants des pays de l’Alliance des États du Sahel — Mali, Burkina Faso, Niger — n’étaient pas conviés.

C’est précisément là que le débat devient politique.

Pourquoi un militaire au pouvoir à Madagascar serait-il acceptable au nom d’un mouvement populaire, tandis que les dirigeants militaires des pays de l’AES seraient exclus, alors même que les ruptures au Mali, au Burkina Faso et au Niger s’inscrivent aussi, pour de nombreux observateurs africains, dans des dynamiques populaires profondes de rejet de l’ancien système, de l’insécurité persistante et de l’influence française ?

La question n’est pas de nier les différences entre Madagascar, le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Elles existent. Les contextes institutionnels, sécuritaires et diplomatiques ne sont pas identiques.

Mais il est légitime de s’interroger sur le critère politique implicite : ce sommet distingue-t-il réellement les pouvoirs militaires des autres, ou distingue-t-il surtout les pouvoirs militaires compatibles avec les intérêts français de ceux qui ont rompu avec Paris ?

À Nairobi, la France ne semblait pas seulement choisir ses partenaires. Elle semblait aussi choisir quelles ruptures africaines étaient acceptables, et lesquelles ne l’étaient pas.

Le choix du Kenya : un symbole géopolitique

Le sommet Africa Forward ne se tient pas dans un pays francophone traditionnellement lié à Paris. Il se tient au Kenya, pays anglophone, puissance régionale d’Afrique de l’Est, hub économique, diplomatique et technologique.

Ce choix n’est pas neutre.

Le Kenya permet à la France de sortir du cadre historique de son pré carré francophone. Après les ruptures sahéliennes, la montée de l’AES, les départs militaires forcés, la contestation de la Françafrique et la concurrence d’autres puissances, Paris cherche manifestement à reformuler sa présence sur le continent.

Moins de discours militaires, plus de vocabulaire économique. Moins de références historiques, plus de promesses d’innovation. Moins de coopération classique, plus d’investissement privé, de climat, d’intelligence artificielle, d’énergie et de financement.

Autrement dit, la France ne quitte pas le jeu africain. Elle change de terrain.

Mais changer de vocabulaire, est-ce changer de relation ?

Des investissements, mais quelle souveraineté ?

Africa Forward a été présenté comme un sommet de l’investissement et de la croissance. Emmanuel Macron a annoncé environ 23 milliards d’euros d’investissements mobilisés en Afrique, dont 14 milliards provenant d’entreprises françaises et 9 milliards d’entités africaines, selon Reuters et Associated Press.

Ces chiffres sont importants. Ils montrent que le sommet n’est pas seulement symbolique. Il porte aussi une stratégie économique.

Mais l’histoire africaine enseigne une prudence essentielle : l’investissement n’est pas automatiquement synonyme de souveraineté.

Un port, une centrale, une plateforme numérique, un corridor logistique, une infrastructure énergétique ou un projet agricole peuvent contribuer au développement. Mais tout dépend de la structure des contrats, de la dette, du contrôle des actifs, de la fiscalité, de la part locale, du transfert de compétences, de la transformation sur place et de la capacité des États africains à décider eux-mêmes de leurs priorités.

L’Afrique n’a pas seulement besoin de capitaux. Elle a besoin de maîtriser la chaîne de valeur.

La vraie question n’est donc pas : combien la France investit-elle ?
La vraie question est : qui contrôle, qui décide, qui possède et qui profite ?

Nairobi, terre de mémoire anticoloniale

Le choix du Kenya porte aussi une mémoire historique forte.

Le Kenya est le pays de Jomo Kenyatta, figure majeure de l’indépendance africaine. À lui est souvent attribuée cette phrase célèbre :

« Quand les missionnaires sont arrivés en Afrique, ils avaient la Bible et nous avions la terre. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés. Quand nous les avons ouverts, ils avaient la terre et nous avions la Bible. »

L’attribution exacte de cette citation est parfois discutée. Mais sa portée politique reste immense. Elle résume une blessure historique : celle d’un continent auquel on a souvent parlé de civilisation, de foi, de coopération, de progrès ou de partenariat, pendant que les terres, les ressources, les décisions et la souveraineté lui échappaient.

Aujourd’hui, on ne vient plus avec la Bible. On vient avec les mots “innovation”, “partenariat”, “croissance”, “transition énergétique”, “connectivité”, “jeunesse” et “investissement”.

Mais la question demeure presque identique : à la fin, qui garde la terre ? Qui garde les ressources ? Qui contrôle les infrastructures ? Qui maîtrise les données ? Qui capte la valeur ? Qui décide de l’avenir ?

C’est là que le symbole kényan devient puissant. Africa Forward ne peut pas seulement être lu comme un sommet économique. Il doit être lu dans une longue histoire africaine de dépossession, de résistance et de recherche de souveraineté.

La rue africaine n’est pas dupe

Un autre élément du sommet mérite d’être placé au centre de l’analyse : la contestation.

Brut Afrique a relayé les images d’un contre-sommet à Nairobi dénonçant le “néocolonialisme français”, avec cette question lancée par des manifestants : “Où sont IB, Goïta et Tiani ?” La manifestation aurait été dispersée par les forces de l’ordre.

Cette séquence est essentielle.

Elle montre que le récit officiel du “partenariat renouvelé” ne convainc pas tout le monde. Derrière les discours de sommet, une partie des opinions africaines exprime une méfiance profonde. Elle ne voit pas nécessairement une rupture. Elle voit une recomposition. Elle ne voit pas seulement un sommet économique. Elle voit une tentative française de rester dans le jeu africain après ses revers au Sahel.

La manifestation de Nairobi rappelle une chose simple : les peuples africains ne sont plus seulement spectateurs des cérémonies diplomatiques. Ils regardent, comparent, contestent et interrogent.

Et leur question est claire : pourquoi certains dirigeants sont-ils invités, et d’autres exclus ? Pourquoi certaines transitions sont-elles acceptées, et d’autres rejetées ? Pourquoi certaines ruptures sont-elles reconnues comme “populaires”, tandis que d’autres sont réduites à des coups de force ?

L’AES en arrière-plan

L’Alliance des États du Sahel est l’ombre portée du sommet de Nairobi.

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont engagé une rupture frontale avec la France. Qu’on adhère ou non aux méthodes des régimes militaires au pouvoir dans ces pays, leur trajectoire a profondément modifié le rapport de force. Ils ont montré qu’une contestation ouverte de l’influence française était possible, et qu’elle pouvait rencontrer un écho populaire puissant dans une partie du continent.

C’est sans doute cela que Paris veut éviter : que l’AES fasse école.

Africa Forward peut donc être lu comme une réponse indirecte à cette rupture sahélienne. La France veut montrer qu’elle peut encore parler à l’Afrique, qu’elle peut encore rassembler des dirigeants africains, qu’elle peut encore proposer des investissements, qu’elle peut encore se présenter comme partenaire d’avenir.

Mais l’enjeu réel est ailleurs : la France veut-elle construire avec l’Afrique, ou simplement redessiner les contours de son influence ?

Trois images comme révélateurs, pas comme sujet central

Les images virales du sommet ne doivent pas remplacer l’analyse. Elles ne sont pas le fond du sujet. Mais elles en révèlent l’ambiguïté.

La première montre Emmanuel Macron courant avec Eliud Kipchoge, légende kényane du marathon. Image parfaite d’une France moderne, sportive, dynamique, proche de l’Afrique qui réussit.

La seconde le montre prenant le micro pour demander le silence dans une salle du sommet, séquence reprise notamment par Le Monde.

En soi, demander à une salle d’écouter un intervenant n’est pas nécessairement scandaleux. Mais dans le contexte Afrique-France, l’image prend une autre portée. Elle réactive une impression ancienne : celle d’une France qui parle d’égalité, mais qui garde le réflexe de recadrer ; qui parle de partenariat, mais adopte encore une posture verticale ; qui veut montrer qu’elle accompagne, mais donne parfois le sentiment de vouloir toujours tenir le micro.

Une troisième image, plus virale encore, circule sur les réseaux sociaux. Elle prétend montrer Emmanuel Macron en difficulté face à un public peu réceptif, dans une séquence où il semble saluer sans obtenir de véritable réponse de la salle. À ce stade, cette vidéo doit être traitée avec prudence, car elle relève d’abord de la circulation virale et de l’interprétation politique des réseaux sociaux.

Mais son importance n’est pas seulement dans ce qu’elle montre avec certitude. Elle est dans ce que sa circulation révèle : le prestige français en Afrique n’est plus reçu comme une évidence. Là où l’image présidentielle française pouvait autrefois imposer une forme de respect diplomatique automatique, elle suscite désormais moqueries, contestations et lectures politiques immédiates.

Le footing était l’image choisie.
Le rappel à l’ordre fut l’image échappée.
La vidéo virale fut l’image interprétée.

Ensemble, ces trois séquences traduisent le climat d’une époque : une Afrique qui regarde la France autrement.

La communication voulait montrer une France partenaire. Le geste a rappelé une France qui recadre. La viralité, elle, montre une France dont l’autorité symbolique est désormais contestée jusque dans l’espace public numérique africain.

Le vrai sujet : qui garde la main ?

Depuis des décennies, les sommets France-Afrique promettent un nouveau départ. À chaque époque, les mots changent. Hier, on parlait de coopération. Aujourd’hui, on parle de co-investissement, d’innovation, de jeunesse et de croissance partagée.

Mais les peuples africains sont en droit de poser une question simple : qu’est-ce qui change réellement ?

Si les États africains continuent de dépendre de financements extérieurs, de contrats opaques, de chaînes de valeur contrôlées ailleurs, de décisions prises dans les capitales étrangères, alors le vocabulaire du partenariat ne suffira pas.

Si l’Afrique reste un marché, un terrain d’investissement, une réserve de ressources, un espace d’influence ou un champ de compétition entre puissances, alors Africa Forward ne sera qu’un sommet de plus.

Mais si les États africains définissent leurs priorités, négocient durement, protègent leurs ressources, imposent des transferts de compétences, transforment localement, renforcent leurs institutions et mettent leurs peuples au centre, alors ce type de sommet peut devenir utile.

Tout dépend donc du rapport de force.

Pour Madagascar, quelle vision ?

La présence de Michaël Randrianirina à Nairobi oblige Madagascar à se poser ses propres questions.

Madagascar ne peut pas être seulement présent pour être photographié aux côtés de dirigeants africains et d’Emmanuel Macron. Notre pays doit dire ce qu’il défend. Il doit expliquer quelle place il veut occuper dans la recomposition africaine. Il doit préciser quelle souveraineté économique, agricole, énergétique, numérique et diplomatique il entend construire.

Dans un sommet où l’on parle d’investissement, d’agriculture, d’innovation et de financement, Madagascar ne peut pas se contenter d’une présence protocolaire. Le pays doit porter une vision.

Et cette vision ne peut pas être écrite ailleurs.

Elle doit partir des besoins réels du peuple malgache : souveraineté alimentaire, transformation locale, accès à l’énergie, protection des ressources, infrastructures utiles, jeunesse formée, économie productive, institutions légitimes et décisions transparentes.

Africa Forward : pas une rupture, une adaptation

Africa Forward n’est pas une rupture.

C’est une adaptation française à un rapport de force africain qui a changé.

La France a compris qu’elle ne pouvait plus parler à l’Afrique comme avant. Elle a compris que ses anciens réseaux sont contestés. Elle a compris que l’AES a ouvert une brèche symbolique. Elle a compris que l’Afrique anglophone, les investisseurs, les jeunes entrepreneurs, les diasporas et les opinions publiques sont désormais des terrains essentiels.

Alors elle change de décor.

Mais le décor ne suffit pas.
Le langage ne suffit pas.
Les annonces d’investissement ne suffisent pas.
Les images de modernité ne suffisent pas.

La vraie question n’est pas de savoir si Paris change de discours. Elle est de savoir si les États africains changent réellement de position : de partenaires dominés à acteurs souverains.

À Nairobi, Africa Forward a voulu raconter une nouvelle relation Afrique-France. Mais entre la présence sélective de certains dirigeants, l’absence remarquée de l’AES, la contestation dans la rue, la mémoire anticoloniale du Kenya et les images révélatrices du sommet, une autre lecture s’impose.

La France ne quitte pas le jeu africain.
Elle tente d’y rester autrement.

Reste à savoir si l’Afrique acceptera encore de jouer selon des règles écrites par d’autres.

Sources consultées : programme officiel Africa Forward 2026, Reuters, Le Monde, Brut Afrique, 2424.mg.

ℹ️ Avis personnel — Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles et n'engagent que l'auteur. Elles visent à nourrir la réflexion et le débat constructif sur Madagascar.

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