26 juin à Madagascar : retour à l’indépendance et souveraineté nationale

26 juin : Madagascar célèbre le retour à l’indépendance, mais cherche encore sa souveraineté

Le 26 juin 2026 aura offert à l’Afrique deux images politiques presque opposées, mais profondément liées.

À Ouagadougou, le Burkina Faso annonçait la rupture de ses relations diplomatiques avec la France. Une décision brutale, frontale, assumée, présentée par les autorités burkinabè comme un acte de souveraineté, de non-ingérence et de respect mutuel.

À Antananarivo, Madagascar célébrait, comme chaque année, le retour à l’indépendance. Drapeaux, hymne national, parade militaire, habits traditionnels, tribunes officielles, mise en scène de l’État : tout était là pour rappeler que le pays avait officiellement retrouvé sa souveraineté le 26 juin 1960.

Mais entre la rupture diplomatique proclamée par le Burkina Faso et la célébration malgache du retour à l’indépendance, une même question se pose : qu’est-ce qu’un pays réellement souverain ?

Est-ce un pays qui rompt avec une ancienne puissance coloniale ?
Est-ce un pays qui célèbre son drapeau, son armée, ses traditions et ses institutions ?
Ou est-ce d’abord un pays capable de rompre avec les dépendances, les réflexes de pouvoir, les privilèges, les enfermements et les pratiques qui l’empêchent de décider librement de son avenir ?

Madagascar célèbre le retour à l’indépendance. Mais Madagascar a-t-elle réellement construit sa souveraineté ?

Le retour à l’indépendance : une formule qui oblige

À Madagascar, le 26 juin n’est pas seulement une fête nationale. Il est célébré comme le retour à l’indépendance.

L’expression est importante. Elle dit plus qu’une date. Elle rappelle qu’une souveraineté avait été perdue, puis officiellement restituée. Elle inscrit la mémoire nationale dans une histoire longue : celle d’un pays qui existait avant la colonisation, qui a été dominé, puis qui a retrouvé son rang d’État indépendant.

Mais cette expression oblige aussi.

Car si l’indépendance a été juridiquement retrouvée, la souveraineté, elle, ne se décrète pas une fois pour toutes. Elle se construit. Elle se défend. Elle s’incarne dans des institutions, dans une économie, dans une justice, dans une diplomatie, dans une manière de gouverner, dans une relation entre le pouvoir et le peuple.

Le retour à l’indépendance a rendu à Madagascar son drapeau, son hymne, ses ambassades, son siège dans les organisations internationales et ses institutions nationales. Mais il n’a pas automatiquement libéré le pays de ses dépendances, de ses réflexes de cour, de ses logiques de prédation, de ses fragilités économiques, ni de ses cycles politiques répétitifs.

C’est tout le paradoxe malgache : nous célébrons chaque année l’indépendance, mais nous continuons à chercher la souveraineté.

Mahamasina : le décor national et la distance du pouvoir

Les images de la célébration du 26 juin 2026 à Mahamasina disent beaucoup.

On y voit l’affichage national assumé : les couleurs du pays, les habits traditionnels, le cérémonial militaire, les symboles de l’État. Il y a dans cette mise en scène une volonté évidente de réaffirmer une identité malgache, de montrer une continuité nationale, de rappeler que Madagascar n’est pas seulement un territoire administratif, mais une nation avec une mémoire, une dignité, des traditions et une histoire.

Mais d’autres détails frappent aussi.

Les voitures officielles.
Le protocole.
La séparation entre la tribune du pouvoir et le reste du pays.
Et surtout cette paroi vitrée de protection derrière laquelle se trouvent le président de la Refondation de la République et ses proches collaborateurs.

Il faut être prudent. Il ne s’agit pas ici d’affirmer ce qui n’est pas techniquement démontré. Mais, politiquement et symboliquement, l’image est forte. Elle donne à voir un pouvoir protégé, éloigné, séparé, presque enfermé dans une bulle.

Or c’est précisément là que commence le danger.

Car la refondation ne peut pas être seulement un mot prononcé depuis une tribune officielle. Elle ne peut pas se réduire à une esthétique nationale, à des habits traditionnels, à une parade militaire ou à une rhétorique de rupture. Elle doit se traduire dans la manière de gouverner, d’écouter, de rendre des comptes, de refuser les privilèges, de rompre avec les pratiques de l’ancien système.

À Mahamasina, le pouvoir a célébré le retour à l’indépendance dans les habits de la nation. Mais l’image qui restera peut-être n’est pas seulement celle des drapeaux et du cérémonial. C’est aussi celle d’un pouvoir placé derrière une paroi de protection, comme si la refondation annoncée devait déjà se tenir à distance du peuple au nom duquel elle avait été proclamée.

Le Burkina Faso : la rupture extérieure

Au même moment, le Burkina Faso choisissait une voie autrement plus brutale : rompre ses relations diplomatiques avec la France.

Cette décision ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une séquence longue de tensions entre Ouagadougou et Paris : départ des forces françaises, accusations d’ingérence, rejet d’un modèle ancien de relation franco-africaine, montée d’un discours souverainiste et volonté affichée de reprendre le contrôle des choix stratégiques du pays.

Le Burkina Faso n’est pas Madagascar. Le contexte sahélien est différent. La pression sécuritaire y est extrême. La transition militaire burkinabè s’inscrit dans un environnement régional marqué par les coups d’État, les groupes armés, les recompositions d’alliances et l’effondrement de l’ancien dispositif français au Sahel.

Il serait donc simpliste de dire : le Burkina Faso rompt avec la France, Madagascar devrait faire pareil.

Ce n’est pas la question.

La vraie question est ailleurs : que signifie rompre ?

Rompre avec une puissance extérieure peut être un acte politique fort. Mais ce n’est pas automatiquement une libération. Un pays peut sortir d’une dépendance ancienne pour tomber dans une autre. Il peut remplacer une tutelle diplomatique par une dépendance militaire, une dépendance économique, une dépendance minière, une dépendance numérique ou une dépendance idéologique.

La souveraineté ne se mesure donc pas seulement à la capacité de claquer une porte. Elle se mesure aussi à la capacité de construire ce qu’il y a derrière cette porte.

Un État souverain n’est pas seulement un État qui dit non. C’est un État qui sait pourquoi il dit non, à qui il dit non, dans quel but, avec quels moyens, et au nom de quel projet national.

Madagascar : la rupture intérieure avant la rupture extérieure

C’est ici que le parallèle avec Madagascar devient essentiel.

Madagascar n’a pas nécessairement besoin de commencer par une rupture diplomatique spectaculaire. Le pays n’est pas dans la même situation que le Burkina Faso. Il n’a pas la même relation militaire avec la France. Il n’est pas au cœur du même théâtre sécuritaire. Il n’a pas les mêmes urgences immédiates.

Mais Madagascar a un autre défi, peut-être plus profond encore : rompre avec son propre système intérieur.

Rompre avec le culte du chef.
Rompre avec les voitures officielles comme marqueur de pouvoir.
Rompre avec les privilèges de la cour présidentielle.
Rompre avec l’impunité.
Rompre avec la politique des proches.
Rompre avec les nominations de circonstance.
Rompre avec l’État spectacle.
Rompre avec l’idée que changer d’homme suffit à changer de système.

C’est cette rupture-là qui avait été annoncée après la chute d’Andry Rajoelina.

Michael Randrianirina n’est pas arrivé au pouvoir dans un moment ordinaire. Son arrivée s’est faite dans un contexte de colère populaire, de mobilisation de la jeunesse, de rejet de la gouvernance précédente, de fatigue sociale, de coupures d’eau et d’électricité, de pauvreté persistante et d’exigence de changement.

Le mot qui avait alors été mis en avant était fort : refondation.

Refonder, ce n’est pas gérer l’existant avec d’autres visages.
Refonder, ce n’est pas reprendre les codes de ceux que l’on a remplacés.
Refonder, ce n’est pas s’installer dans les palais, les cortèges, les bulles de protection et les réflexes de puissance.
Refonder, c’est accepter de remettre le pouvoir à sa juste place : au service du pays, non au-dessus du pays.

Or les signaux observés ces derniers temps interrogent.

Lorsque le chef s’éloigne, lorsque le protocole grossit, lorsque les proches s’installent, lorsque la parole se verrouille, lorsque la critique devient suspecte, lorsque le pouvoir s’entoure davantage qu’il ne s’ouvre, le cycle malgache risque de recommencer.

Les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets.

Un pouvoir arrive au nom du peuple.
Il promet la rupture.
Il dénonce l’ancien système.
Puis il découvre les avantages du pouvoir.
Il s’entoure.
Il se protège.
Il se coupe progressivement de ceux qui l’ont porté.
Et, peu à peu, la rupture devient continuité.

Madagascar connaît trop bien ce scénario.

La souveraineté n’est pas un costume

La célébration du retour à l’indépendance a montré une volonté d’affichage national. Les habits traditionnels, les symboles malgaches, les couleurs du pays et la scénographie de l’État peuvent avoir leur importance. Un pays a besoin de symboles. Une nation a besoin de mémoire. Un peuple a besoin de se reconnaître dans des signes communs.

Mais la souveraineté n’est pas un costume.

Elle n’est pas une étole.
Elle n’est pas un chapeau.
Elle n’est pas une tribune.
Elle n’est pas une voiture officielle.
Elle n’est pas une paroi de protection.
Elle n’est pas un discours de circonstance.

La souveraineté, c’est d’abord la capacité d’un pays à décider pour lui-même, dans l’intérêt de son peuple, sans être prisonnier de ses bailleurs, de ses clans, de ses réseaux d’affaires, de ses anciennes tutelles, de ses nouvelles dépendances ou de ses propres illusions.

Madagascar peut parler d’indépendance. Mais tant que l’État dépendra de l’aide extérieure pour tenir debout, tant que l’économie restera vulnérable aux importations, tant que les ressources nationales seront négociées sans vision stratégique, tant que la justice sera fragile, tant que l’administration sera politisée, tant que le pouvoir sera confondu avec le privilège, la souveraineté restera inachevée.

Le vrai débat n’est donc pas de savoir si Madagascar doit aimer ou rejeter tel ou tel partenaire extérieur. La France, la Chine, l’Inde, les États-Unis, l’Union européenne, les BRICS, la SADC ou les puissances de l’océan Indien ne sont pas des solutions en soi. Ce sont des partenaires possibles, parfois utiles, parfois intéressés, parfois nécessaires, parfois dangereux.

La vraie question est : Madagascar sait-il ce qu’il veut ?

Que veut-il protéger ?
Ses terres ?
Sa mer ?
Ses ressources minières ?
Sa jeunesse ?
Sa diaspora ?
Sa sécurité alimentaire ?
Son indépendance énergétique ?
Ses données numériques ?
Ses infrastructures ?
Son espace démocratique ?
Sa dignité diplomatique ?

Sans doctrine nationale claire, un pays ne choisit pas ses alliances. Il les subit.

Rompre ne suffit pas, célébrer ne suffit plus

Le Burkina Faso a choisi la rupture extérieure. Madagascar, lui, n’a pas encore réussi sa rupture intérieure.

C’est peut-être cela, la grande leçon de ce 26 juin 2026.

Rompre avec une ancienne puissance coloniale peut être spectaculaire. Célébrer le retour à l’indépendance peut être émouvant. Mais ni la rupture diplomatique ni le cérémonial national ne suffisent à produire une souveraineté réelle.

Un pays peut rompre avec l’extérieur tout en enfermant son peuple à l’intérieur.
Un pays peut célébrer l’indépendance tout en reconduisant les pratiques qui l’ont rendu dépendant.
Un pays peut changer de chef sans changer de système.
Un pays peut parler de refondation tout en reconstruisant les mêmes murs.

Madagascar doit donc regarder le Burkina Faso sans fascination naïve et sans mépris. Le Burkina rappelle qu’une partie de l’Afrique ne veut plus vivre dans les cadres hérités de l’ancien ordre colonial. Mais Madagascar doit aussi se regarder lui-même, sans complaisance.

Car notre problème n’est pas seulement à Paris, Pékin, Washington, Bruxelles, Moscou ou New Delhi. Il est aussi à Antananarivo. Il est dans notre manière de gouverner. Dans notre rapport au pouvoir. Dans notre difficulté à bâtir des institutions solides. Dans notre tendance à confondre souveraineté et posture, indépendance et décor, refondation et changement de façade.

Le retour à l’indépendance fut un moment historique. Mais la souveraineté reste une tâche inachevée.

Et cette tâche ne se fera pas derrière une paroi de protection, dans une bulle protocolaire, au milieu des courtisans et des voitures officielles.

Elle se fera dans la vérité des actes.

Dans la capacité à écouter la jeunesse qui a porté l’espoir de changement.
Dans la capacité à rendre des comptes.
Dans la capacité à limiter les privilèges.
Dans la capacité à refuser le recyclage de l’ancien système.
Dans la capacité à remettre l’État au service du peuple.
Dans la capacité à construire une doctrine nationale claire, digne, équilibrée et souveraine.

Le 26 juin ne doit pas être seulement une célébration. Il doit redevenir une exigence.

Madagascar a retrouvé son indépendance en 1960.
Il lui reste encore à conquérir pleinement sa souveraineté.

ℹ️ Avis personnel — Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles et n'engagent que l'auteur. Elles visent à nourrir la réflexion et le débat constructif sur Madagascar.

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